Roumanie : demain antieuropéenne ?

Les Roumains entre deux autoritarismes

L’annulation du premier tour du scrutin présidentiel du 6 décembre dernier, remporté par le candidat d’extrême droite Călin Georgescu, ne semble pas en mesure d’endiguer la montée fulgurante de ce courant politique en Roumanie. De nombreux électeurs aspirent à changer le système en sanctionnant les partis proeuropéens, qui s’accrochent au pouvoir par tous les moyens.

[…] À Tulcea, ville la plus orientale de Roumanie, le Danube se divise en trois bras. Celui de Chilia marque la frontière avec l’Ukraine. […]
De […] sombres […] [volutes] s’élèvent au-delà de la frontière ukrainienne. La guerre n’est pas loin : divers débris de drones sont déjà tombés en territoire roumain. Plusieurs fois par semaine, les habitants de Tulcea reçoivent en pleine nuit une alerte sonore stridente. Leur téléphone les prévient d’un « risque de chute d’objets du ciel ».
« C’est stressant », confie M. Marius Tudorie. […] Cet ingénieur de 49 ans travaille depuis dix-sept ans pour le chantier naval de la ville. Il est aussi le vice-président de la branche locale de l’Alliance pour l’unité des Roumains (AUR, extrême droite) et l’un des six nouveaux élus de ce parti au conseil régional.
[…] Aux élections législatives de décembre dernier (2024), ce parti ultranationaliste à tendance fascisante a doublé son nombre de députés, dans un hémicycle qui compte désormais deux autres formations d’extrême droite : SOS Roumanie de Mme Diana Iovanovici-Șoșoacă, avec 27 sièges, et, avec 23 sièges, le Parti de la jeunesse (POT) de Mme Anamaria Gavrilă, soutien de M. Călin Georgescu lors de la présidentielle.
Un ensemble de facteurs nourrissent cette vague de fond.
Parmi eux, la paix, réclamée par les partis d’extrême droite. « La Russie ne peut être défaite, la Roumanie ne devrait pas se mêler de cette guerre, estime M. Tudorie. On a un budget en déficit, on nous impose des mesures d’austérité. L’argent de la guerre devrait plutôt servir à développer le pays. » […] il faut dire que le niveau de vie des Roumains, déjà l’un des plus bas de l’Union européenne, est rongé par une inflation qu’Eurostat mesure à plus de 5,8 % en 2024, après 12 % en 2022 et 9,7 % en 2023.
M. Tudorie voudrait une « Ukraine neutre, tampon entre l’Union européenne et la Russie », […] [mais] sa principale préoccupation pour l’heure concerne le sort du chantier naval : « 25 % de l’économie et des emplois de la ville lui sont liés. Si la guerre continue et s’étend, ça pourrait devenir risqué pour la région. Il suffirait qu’un drone tombe dessus pour que le prix des assurances augmente, donc les coûts d’exploitation… », s’inquiète-t-il, avant de fustiger l’« homogénéisation culturelle conduite par l’Union européenne » et le « risque que présente pour nous l’afflux de migrants ».
Toutefois, il considère de l’intérêt national de rester dans l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) et l’Union européenne. Comme neuf Roumains sur dix (1). Mais, à l’image de 40 % de ses compatriotes, il trouve que Bruxelles entrave la souveraineté nationale, 80 % d’entre eux désirant que leur pays négocie des conditions plus favorables.
[…] M. Tudorie […] préférerait un chef capable de défendre les intérêts nationaux « comme MM. Donald Trump et Viktor Orbán le font aux États-Unis et en Hongrie » à un président comme M. Klaus Iohannis, qui a intériorisé le rôle subalterne auquel l’Union européenne cantonne son pays : « Obéir à Bruxelles et à Washington », résume M. Tudorie.

« “Les Russes” sont devenus l’excuse la plus commode »

Porté par une telle analyse, qui se répand à grande vitesse, M. Simion a de réelles chances de remporter la présidentielle de mai, après l’interruption de celle du 6 décembre 2024. Sur la base de documents des services secrets, la Cour constitutionnelle a attribué l’ascension fulgurante de M. Georgescu, vainqueur du premier tour, à une « ingérence d’un acteur étatique », sous-entendu la Russie, à travers notamment l’utilisation de 27 000 faux comptes TikTok (2).
La Cour a ensuite interdit à ce candidat de concourir à la prochaine élection, dont il restait favori. La Commission européenne pour la démocratie par le droit, qui émane du Conseil de l’Europe, a estimé notamment que ce type de décisions devraient « indiquer précisément les violations et les preuves, et ne doivent pas être fondées uniquement sur des renseignements classifiés, car cela ne garantirait pas la transparence et la vérifiabilité nécessaires ». Toutefois, la Cour européenne des droits de l’homme a débouté M. Georgescu de son recours, en considérant que la présidence n’était pas un « élément du corps législatif » dont l’élection serait soumise à sa juridiction, et parce que le plaignant n’aurait « avancé aucun argument de fait ou de droit à l’appui de sa thèse faisant état d’une “ingérence politique” dans le scrutin ».

Pour beaucoup, l’« ingérence russe » sert surtout à masquer les failles de la démocratie roumaine. « Pendant trente ans, les élites roumaines ont imputé aux “communistes” les échecs et la violence de la transition, y compris lorsqu’il s’agissait des conséquences du modèle capitaliste. Maintenant, “les Russes” sont devenus l’excuse la plus commode », résume Florin Poenaru, sociologue à l’université de Bucarest.

Incontestablement, la Roumanie s’est enrichie depuis son adhésion à l’Union en 2007. Elle a quasi triplé son produit intérieur brut (PIB) exprimé en monnaie constante, selon la Banque mondiale. Mais le pays n’a jamais reconstruit un État-providence fondé sur une redistribution de ces dividendes. « Nous aurions dû comprendre que, pour des millions de Roumains, l’Union européenne est synonyme de pauvreté », reprend Rogozanu. Selon le journaliste, la polarisation en cours a transformé en anti-Européens des millions de personnes qui ne faisaient, en votant Georgescu, qu’exprimer leurs propres griefs, parfois de manière naïve.

« Le capitalisme n’a plus besoin de démocratie »

Comme dans la plupart des pays d’Europe centrale, il n’y a pas de troisième voie. « Deux formes d’autoritarisme s’affrontent ici : l’autoritarisme trumpiste et l’autoritarisme néolibéral. Le capitalisme n’a plus besoin de la démocratie pour survivre », résume Peonaru.
Dans ce paysage, toute revendication de gauche reste assimilée à une époque révolue. Le rejet de l’ancien régime communiste a servi à réhabiliter des figures du fascisme de l’entre-deux-guerres, voire des figures du mouvement légionnaire emprisonnées entre 1945 et 1989 et présentées comme des « saints martyrs de l’Église orthodoxe ». Aujourd’hui, la mouvance nationale-populiste roumaine prospère dans cette absence d’autres options. Et cueille les fruits de tout ce qui a été planté depuis 1990.


Florentin Cassonnet. Le Monde diplomatique. Source, courts extraits.
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  1. « Atitudinea populației cu privire la patriotismul economic și vulnerabilitățile regimului democratic » (sondage), Inscop, 10 avril 2025.
  2. Lire Benoît Bréville, « Liquidation électorale », Le Monde diplomatique, janvier 2025.
  3. Răzvan Luțac, Mirela Neag, Iulia Roșu et Cătălin Tolontan, « ANAF a descoperit că PNL à plătit o campanie care la promovat masiv pe Călin Georgescu pe TikTok », 20 décembre 2024.
  4. Lire Marine Leduc, « En Roumanie, immigrés dans un pays d’émigration », Manière de voir, n° 167, « La bombe humaine », octobre-novembre 2019.
  5. Nicolas Trifon, « Roumanie : l’illusion de l’anticommunisme », 31 décembre 2009.

Une réflexion sur “Roumanie : demain antieuropéenne ?

  1. bernarddominik 07/05/2025 / 19h33

    En juin 2022 je suis allé en Roumanie, c’est dans les campagnes et chez les retraités que la pauvreté est évidente, mais à Bucarest et dans les villes le niveau de vie est bien plus élevé qu’au temps de Ceaucescu. Les roumains sont très partagés vis à vis de l’Ukraine qui a annexé la Bukovine nord en 1945 et chassé où déporté les roumains qui y habitaient.

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