… demandait ce que cette expression voulait dire…
La feuille à l’envers
L’autre jour, la jeune Lisette,
Aussi simple que son mouton,
Quoiqu’elle eût la mine coquette
Et le regard un peu fripon,
À son amant aussi sot qu’elle,
Et le plus sot de l’univers,
Disoit : Qu’est-ce que l’on appelle,
Berger, voir la feuille à l’envers ?
Tout autre qu’un pareil Jocrisse
Auroit saisi l’occasion
De montrer à cette novice
Ce qu’on entend par ce dicton.
Lui, pour y ruminer, s’arrête
Et lui dit : Sous ces arbres verts,
Tiens, comme moi, lève la tête,
Tu verras la feuille à l’envers.
Lisette, se sentant émue,
Lui dit, Berger, reposons-nous,
Et sur le dos tout étendue,
Lançoit les regards les plus doux.
Quelle agréable solitude !
Que ces bosquets sont bien couverts,
Dit-elle ; ah ! qu’en cette attitude
On voit bien la feuille à l’envers.
Essayons, dit-il à sa belle,
Et tout aussitôt le nigaud
Se met sur le dos auprès d’elle,
S’amuse à regarder en haut.
Amants, quand, près d’une bergère,
Tant de plaisirs vous sont offerts,
Vos yeux doivent voir la fougère
Et les siens la feuille à l’envers.
Lattaignant. 1697-1779. Chanoine à Reims et auteur d’une chanson célèbre « J’ai du bon tabac », il ne quittait guère les cabarets parisiens qu’il amusa de ses bons mots. Son œuvre presque entière est celle d’un abbé libertin.