… responsable d’une jeunesse silencieuse
Alors que le gouvernement dit « se mobiliser » pour limiter l’usage des réseaux sociaux chez les jeunes, le psychologue américain Jonathan Haidt dresse un constat alarmant sur le rapport entre les écrans et la santé mentale des ados.
La France se veut leader dans le combat. La ministre déléguée chargée du Numérique, Clara Chappaz, tente de faire avancer un accord européen pour contraindre les plate-formes à vérifier l’âge des adolescents. […] De telles mesures soulèvent de nombreuses questions pratiques (notamment la vérification de l’âge des utilisateurs).
Jonathan Haidt, psychologue social, appelle à les dépasser tant il y a urgence, selon lui, à protéger les adolescents. […]
Qu’est-ce qui vous a conduit à enquêter sur le mode de vie des adolescents ?
J.H. J’enseigne depuis longtemps à l’université et j’ai été frappé par l’arrivée d’étudiants vraiment très différents. Beaucoup réagissaient bien plus fortement que par le passé lors des cours, se sentant menacés ou blessés par l’usage de certains mots, la présentation de certaines idées. Fragiles, anxieux, ils ont commencé à saturer nos centres de soins en santé mentale. J’ai enquêté sur cette évolution et, avec Greg Lukianoff [juriste et journaliste américain, NDLR], nous avons constaté que, de bien des façons, les parents s’étaient mis à surprotéger leurs enfants, en particulier dans les pays anglo-saxonsen 2018. Nous ignorions alors que les réseaux sociaux jouaient là un rôle, faute de travaux à ce sujet.
Comment avez-vous travaillé pour montrer leur implication ?
J’ai commencé à rassembler toutes les études sur l’évolution de la santé mentale des jeunes et sur les facteurs extérieurs pouvant l’influencer : le chômage, la crise économique, les inquiétudes pour l’environnement, le confinement, etc.
En les mettant en parallèle, il est apparu de manière très frappante que traverser la période de la puberté avec les réseaux sociaux causait des dommages.
On peut voir une corrélation fine dans le temps, cohérente, entre les troubles anxieux et l’évolution des téléphones, avec des pics très clairs au moment où les réseaux sont arrivés, puis les caméras et le bouton « like » sur Facebook.
Quelque chose se passait qui n’affectait pas seulement une catégorie de la jeunesse, les enfants riches ou pauvres, les Blancs ou les Noirs, mais qui la touchait dans son ensemble et dans tous dans les pays occidentaux.
Ces technologies ont d’autant mieux prospéré qu’elles apportaient une réponse à nos obsessions parentales de contrôle, de sécurité…
À partir des années 1990, les parents sont devenus obsédés par les dangers supposés du monde extérieur. Alors que les taux de criminalité diminuaient de façon spectaculaire, nous avons décidé qu’il était trop dangereux de laisser nos enfants jouer dehors, car ils pourraient être kidnappés, un risque pourtant quasi inexistant.
Internet arrivait et beaucoup d’ados, en particulier des garçons, se sont trouvés très heureux de rester chez eux devant des ordinateurs et des jeux vidéo.
L’enfance fondée sur le jeu, l’adolescence reposant sur l’exploration à travers des expériences physiques, ont commencé à disparaître. […] Ce à quoi nous assistons maintenant, c’est l’avènement d’une jeunesse silencieuse. Nous n’entendons plus les enfants et les ados rire, crier, parce qu’ils sont seuls, enfermés à la maison toute la journée.
Et même lorsqu’ils se retrouvent, souvent, chacun est sur son téléphone…
Parfois, ils se regroupent pour regarder ensemble une vidéo, mais généralement sans parler, sans rire ensemble. Ils n’ont pas d’interaction directe, simultanée. Or — c’est le propre de notre espèce — notre besoin de syntonisation, de vivre-ensemble un jeu, une émotion, une expérience, de faire la même chose physiquement au même moment, est au cœur des rituels marquant l’entrée dans l’adolescence.
La généralisation des réseaux sociaux sur leur téléphone, avec une caméra qui permet de se voir à distance et l’effet viral des « like » convergent pour s’attaquer aux points vulnérables des adolescents en train de prendre confiance en eux-mêmes, et cela par des voies différentes selon qu’ils sont des filles ou des garçons.
C’est un moment très délicat de l’existence, où se construit votre culture, votre identité. Si ce n’est plus à travers votre expérience personnelle du monde extérieur ni grâce à votre entourage, à vos rencontres, mais à travers les algorithmes d’entreprises guidées par leurs profits, en étant orienté par les conseils d’influenceurs dont vous ne savez rien, c’est destructeur.
En quoi les réseaux sociaux provoquent-ils un bouleversement copernicien dans l’évolution de notre espèce ?
Depuis des millions d’années, dans toute société humaine, le savoir est transmis à la génération suivante […] Nous apprenons des générations précédentes, et pas seulement de notre famille, mais aussi de toute notre communauté. Nous sommes attirés par les personnes qui excellent dans un domaine ou un autre, la chasse, la danse, le tir à l’arc. Ces pairs auxquels nous accordons du prestige nous inspirent.
Les réseaux sociaux amplifient fortement ce phénomène et ils ont donné naissance à une nouvelle façon d’être populaire, qui ne tient pas à votre charisme ou à des qualités, mais au nombre de vos followers.
Cela est une rupture fondamentale pour notre espèce, pour l’évolution de nos sociétés, et aussi pour le développement des enfants et des adolescents. Depuis qu’ils vivent soumis à une infinité de vidéos défilant sans cesse sous leurs yeux, la culture se transmet majoritairement d’un adolescent à l’autre.
Ces vidéos sont sélectionnées non pour leur valeur ou leur intérêt, mais pour capter leur attention, maintenir leur engagement par l’intensité émotionnelle.
Mais n’est-ce pas là l’éternelle crainte du progrès, des nouveaux outils ?
Oui, cette peur existe et, quelquefois, elle est fondée. Les voitures ont causé beaucoup d’accidents mortels avant qu’on institue des règles de conduite. Les réseaux sociaux produisent aujourd’hui des dégâts d’une ampleur folle sur la santé mentale des adolescents, avec une explosion du taux de dépression, de suicide, d’automutilation, une image de soi en chute libre. En quelques années, les maladies mentales ont progressé chez eux de 50 à 100 % et elles atteignent un niveau sans précédent dans l’histoire de notre espèce.
Depuis 2010, dans l’enquête annuelle du ministère américain de la Santé, le nombre d’adolescents déclarant avoir connu au moins un épisode dépressif au cours de l’année s’est envolé de 145 % pour les jeunes filles et de 121 % pour les garçons. Le taux de suicide des garçons a grimpé de 91 % sur la même période, et de 167 % pour les filles.
[…] Toutes les pratiques, les expériences qui font « grandir » à l’adolescence, y compris les relations sexuelles, sont en diminution constante parmi les jeunes. Et nous assistons à une explosion de l’anxiété et de la dépression. […] Nous devons mettre en place quatre règles : pas de smartphone avant 14 ans, pas de réseau social avant 16 ans, aucun téléphone à l’école et bien davantage de jeu libre et indépendant dans le monde réel.
[…]
Propos recueillis par Véronique Radier. Le Nouvel Obs n° 3165. 22/05/2025
Tout à fait d’accord. Sauf sur un point la criminalité n’a pas diminué dans les années 1990, la délinquance a augmenté, car la pression sociale et parentale a diminué.
Les institutions qui prenaient en charge des jeunes, scoutisme, patronage ont disparu, obligeant, soit à laisser les jeunes dans la rue (et les grandes cités ont montré le résultat désastreux en faisant des dealers et des voyous) soit les garder à la maison devant les écrans.
Les clubs sportifs ont essayé de remplacer les patronages, mais sur des temps trop courts et avec trop peu de moyens. Les cultes (catholique protestante juive) avaient leurs institutions de prise en charge de la jeunesse, il aurait fallu y rajouter l’islam. Mais la religion est devenue motrice de violence plus que de coexistence.
D’après ce rapport, la délinquance des mineurs est en diminution : https://www.observationsociete.fr/articlesanscateg/la-delinquance-des-mineurs-diminue-dans-la-societe-francaise/#
Je crois que ce phénomène se répand même chez les adultes quel que soit l’âge !
Mais restons optimiste !
Oui, c’est vrai, tu as raison R.B. et beaucoup d’entre nous qui sommes, j’en suis, utilisateurs.
Comment d’ailleurs ne pas le faire au regard des informations malveillantes et partiales, de la Radio, Télé, comme des journaux quotidiens, hebdomadaires, revues.
Comment de ne pas rechercher ailleurs des distractions des lectures des informations autres, devant ces affligeantes programmations des médias audiovisuels.
Pour autant les réseaux sociaux ne sont pas gages d’informations neutres, mais en recoupant plusieurs sources, on arrive à se faire une idée personnelle qui vaut bien certains débats ou écrits servant des causes politiques ou cultuelles.
Oui il y a inquiétudes sur la société avenir devant l’utilisation individualiste des Smartphones jusqu’à parfois voir un couple dans un restaurant huppé ou non, restez branchés chacun sur leur Smartphone, ne pas échanger un mot tout au long du repas.
Pourtant en ce qui concerne la jeunesse jusqu’au début de l’adolescence, je cautionne l’article.
Avec toute mon amitié.
Michel