Que penser de ces auteures qui racontent être victimes des agressions sexuelles subies dans leur enfance ou adolescence sans pour autant porter plainte contre leurs agresseurs ?
Quelle motivation pousse à acheter ces livres : voyeurisme, information sur la société, dissertation sur l’anormalité de la société, essais de compréhension de la déviance ?
Pour ma part, les quelques livres que j’ai lus sur le sujet m’ont révolté contre celles et ceux, ou leur entourage direct ou indirect, qui détruisent la naïveté des enfants.
Écrire ces récits est-il une victimisation libératrice ?
Ces aveux, sont-ils réels ou inventés, comment sont-ils perçus ?
Enfin, Eva Ionesco ne fait-elle pas simplement commerce de sa propre vie à travers ses écrits ?
MC
Prénom : Eva, choisi par son père, chaînon manquant de son histoire, trop vite disparu de son paysage pour un magma de raisons en partie élucidées.
Nom : Ionesco, sans lien de parenté avec Eugène, comme spécifié par une étrange mention manuscrite sur un dossier de la brigade des mineurs la concernant.
Âge : 60 ans cette année, lifting totalement assumé, goût vestimentaire sûr, tendance Hollywood d’antan. En témoigne sa silhouette impeccable sanglée dans un tailleur avec bustier de branchages ; lorsqu’elle apparaît par la porte tambour de l’hôtel chic où elle a donné rendez-vous, en face des Tuileries.
À la lumière douce du bar, elle a choisi un coin ensoleillé. Passer de l’ombre à la lumière, des secrets à la vérité : c’est l’essence de sa vie.
Il lui faut se réapproprier la lumière. Dévier les projecteurs longtemps braqués sur elle, pour faire jaillir son propre feu intérieur. Réparer son enfance, crûment surexposée par sa mère, qui photographia sa nudité dès l’âge de quatre ans et fit fier commerce des clichés de sa progéniture hypersexualisée, sous le manteau comme en une des journaux.
Où se cache la douleur d’Eva Ionesco ? Dans son corps qui a beaucoup dansé en boîte de nuit, son lieu de scandale. Dans ses cheveux qu’elle a teints en blonde, comme Marilyn et d’autres idoles marquées.
Entre le bien et le mal, la frontière était souvent floue pour l’enfant. Comment aurait-il pu en être autrement, dans l’appartement parisien de sa mère dans laquelle la petite Eva ne distinguait pas entre ses jeux de poupées Barbie et d’autres propositions plus sombres, venant d’hommes de lettres intéressés par elle, comme Alain Robbe-Grillet, André Pieyre de Mandiargues ou Gabriel Matzneff.
Vers 11 ans, l’enfant mesure l’abomination de ce qu’elle subit : « Ma mère continuait à me photographier malgré l’interdiction, insinuant que je devais garder le secret sinon il m’arriverait des choses effroyables.
La voilà confiée à la Ddass, ballottée de foyer en foyer où elle est violée à nouveau : « La justice a été injuste. Sous couvert de me protéger parce que j’étais mineure, elle m’a infligé une punition totale.
Eva Ionesco, consciente de l’inefficacité de la protection de l’enfance, écrit pour éveiller les consciences et appeler à l’action face aux manquements de la justice et aux lois obsolètes, tout en rendant hommage à sa relation amoureuse avec Charles à l’âge de 14 ans dans son livre Grand Amour.
Sa mère est morte en 2022, sans jamais pouvoir reconnaître le mal commis : « Elle a défendu la création artistique jusqu’au bout. Elle disait que j’étais son œuvre d’art. Que voulez-vous répondre à cela ?
Synthèse d’un article signé Marine Landrot. Télérama. N° 3927. 16/04/2025
Eva Ionesco. “Grand Amour”. Ed. Robert Laffont, 320 p., 22 €