En cause l’autre…

… ou l’art de se dédouaner !

Deux professeurs étaient attablés à côté de moi dans un café.
Ils discutaient d’un élève qui rendait leurs cours impossibles. […] Comme gênés de s’en tenir à ce constat désagréable, ils en vinrent à l’analyse.
Là, ils firent de longues phrases remplies de termes comme « violence symbolique », « racisé », « capital culturel », « maltraitance institutionnelle ». On aurait dit qu’ils expiaient un énervement, pourtant légitime, mais dont ils se sentaient coupables, par trois Pater Noster sociologiques et cinq Ave Maria gauche radicale.

Le contraste entre le début de la conversation et le tour qu’elle prenait alors était saisissant. Par quel sortilège un gamin qui leur gâchait la vie pouvait être réduit en un clin d’œil à une victime (dont ils seraient par conséquent les bourreaux, en tant que fonctionnaires), sans que soit évoquée au passage, ne serait-ce qu’une seconde, sa potentielle responsabilité ou sa liberté.

De retour chez moi, je repris la lecture d’un ouvrage que j’avais commencé la veille et tombai sur un chapitre passionnant consacré aux « accidents » dans la littérature.
Dans l’« l’Homme sans qualités » (1930) de Robert Musil, au début du roman, une foule s’assemble autour d’un piéton qui vient d’être renversé par un camion.

En son sein, une femme est en proie « au sentiment injustifié d’avoir vécu un événement exceptionnel ». Elle se soucie du sort de la victime, contrairement à son compagnon qui, lui, se contente d’expliquer que « les poids lourds […] ont un chemin de freinage trop long ». Cette mise au point mécanique soulage aussitôt la femme : « Il lui suffisait que l’affreux incident pût être intégré ainsi dans un ordre quelconque, et devenir un problème technique qui ne la concernait plus directement. »

Musil me ramena à la discussion du café.
On avait affaire ici à quelque chose de grave (un élève ingérable, la souffrance des professeurs, le sort de cet adolescent, son avenir) qui nous touche.

Dans la mesure où nous en sommes, en partie, responsables, cela nous perturbe. D’où cette tentative un peu désespérée de le réduire à un problème sociologique, de l’intégrer à un « ordre » qui non seulement permet de dépasser la douloureuse colère d’une fin de journée de cours, mais apporte, aussi, ce petit bénéfice secondaire : celui de ne plus être concerné directement.


Synthèse d’un article signé Mara Goyet, Nl Obs n° 3161. 24/04/2025


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