C’était mieux avant – 2.

Avant, nous faisions la lessive deux fois l’an, au printemps et à l’automne ; en langue d’oc, la mienne, cette cérémonie s’appelait la « bugado ».
Les chemises, de jours et de nuits, les mouchoirs, les draps et les nappes, bref le linge dit blanc, les femmes les lavaient avec les cendres, accumuler l’hiver dans la cuisinière et la cheminée, où l’été dans les champs où l’on brûlait le chaume ; ces cendres, paraît-il, contenaient de la potasse.
La périodicité de cette grande messe semestrielle signifiait que nous ne changions les draps de nos lits que deux fois l’an, ainsi que nos chemises sur le dos et nos mouchoirs dans les poches.
Exigeante et ravie, ma grand-mère désirait que, de ce tas isabelle, je veux dire immonde, sortit de la lessiveuse, en fin de bouillon, une coulée « cande ». Elle parlait latin, comme tout le monde, et, par ces mots d’oc, voulait dire : candidement blanche.

Je ne me souviens pas que le coiffeur changea la serviette qui couvrait nos épaules pendant la tonte, à chaque client. Il secouait bravement le linge, vite gris, pour en faire tomber sur le sol les cheveux du précédent, que nous piétinions sans y trouver malice, et criait : au suivant !

Qui, soir et matin, se brossait les dents ? La plupart des hôtels ne disposaient ni d’eau courante ni de douche ; un broc à eau, pour les ablutions, et un pot de chambre, dans la table de nuit, voilà tout. Dans les lieux d’aisance, la chasse d’eau fut inventée, à Londres, en fin de XIXe siècle et ne se généralisera que 50 ans plus tard.
Avant, on pissait où l’on pouvait, on chiait partout, un peu comme en Inde aujourd’hui se pratique l’« open defecation ». Les chroniqueurs racontent même qu’au château de Versailles, au grand siècle, on ouvrait rarement une porte sans étaler en éventail de fétides traînées courtisanes.

Les plaies infectées, les paysans de mon pays les soignaient avec la raclure d’évier ; ces moisissures contenaient, paraît-il du « pénicillium ». En 1897, déjà, un médecin français nommé Duchesne avait écrit une thèse sur l’antagonisme du microbe et du moisi. Bien sûr, nos ruraux l’avaient aussi peu lue que les professeurs de la faculté, mais inversement, le docteur en question ne faisait que décrire les mœurs étranges de ces braves gens.

… l’hygiène ne devint une pratique généralisée que longtemps après 1950.

En ces dates de mon enfance, le magazine « Elle » se lança non sans fracas en recommandant aux femmes de changer de culotte tous les matins. Chacun en riait sous cape, la plupart se scandalisaient, le reste trouvant impossible une telle exigence. Cependant, la renommée de cette revue vint de cet appel, qui a inversa pour toujours la fameuse phrase de Bonaparte à Joséphine : « je reviens de campagne ne vous lavez plus ! ». Et plût aux dieux qu’il y eut, en ces mêmes moments, une feuille semblable pour les mâles puants.

C’était mieux avant ?


Michel Serres. Opuscule « C’était mieux avant ! ». Ed. Manifeste-Le Pommier


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