Sur les bords de Seine, à Paris, le musée du quai Branly-Jacques-Chirac joue la transparence avec son immense façade de verre. À l’intérieur aussi. Au cœur de l’exposition permanente, une petite plaque illustrée d’une loupe est accolée à une majestueuse défense d’éléphant venue du royaume du Bénin. « Cette défense a été prise lors du pillage du palais royal par les troupes britanniques en février 1897 », peut-on lire. Un peu plus loin, on apprend qu’une statuette du Cameroun a été « collectée » en 1934 par un administrateur colonial français.
Près de 240 musées concernés en France
Ces objets font partie des quelques dizaines du « parcours histoire des collections » du quai Branly, créé afin de « faire la lumière sur les provenances des œuvres ». Car le temple des arts et civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques abrite des milliers d’objets à la traçabilité sujette à caution. « L’histoire de certaines pièces est directement liée à la colonisation, qu’elles nous soient parvenues par des militaires, des missionnaires ou des fonctionnaires coloniaux », indique l’établissement sur son site, tout en assurant que « la majorité a été acquise de manière licite, par achats ou par dons ».
Le sujet a été relancé récemment à la faveur d’une conférence de l’Unesco. Fin janvier, 54 États africains se sont réunis en Éthiopie pour échanger sur le retour des objets d’art pillés durant la colonisation du continent, de loin le plus concerné, même si des œuvres d’Amérique du Sud (notamment aztèques et mayas), d’Asie et d’Océanie sont aussi réclamées par leurs pays d’origine. « Cela fait cinq ou six ans que nous voyons qu’il y a une pression de la rue » en Afrique pour la restitution de ces œuvres, affirmait à cette occasion Ernesto Ottone, directeur général adjoint pour la culture de l’Unesco.
Ce débat mondial concerne particulièrement la France, dont l’empire colonial a dominé une partie de l’Afrique aux XIXe et XXe siècles. En France, 238 musées possèdent des objets africains, selon l’inventaire de l’historienne de l’art Claire Bosc-Tiessé. La directrice de recherche au CNRS estime qu’environ 150 000 pièces africaines se trouvent dans les collections françaises, parmi 121 millions d’objets. Le premier musée concerné est de loin le quai Branly-Jacques-Chirac, riche de quelque 70 000 biens culturels d’Afrique subsaharienne.
Mais d’autres le sont aussi, comme le musée d’Angoulême ou celui des Confluences, à Lyon (5 000 objets africains chacun).
Une « prise de conscience » des visiteurs
Les établissements font également face à la pression de leurs visiteurs. Car les appels à la restitution venus d’Afrique s’accompagnent d’un « changement des mœurs » du public des musées européens, soutient Ernesto Ottone. « Ils ont une vision critique face à ce qu’ils voient », insiste-t-il. « Le public exprime le désir que l’on change notre discours », atteste Émilie Salaberry, directrice du musée d’Angoulême. Elle observe « une prise de conscience de toutes les générations, pas seulement des jeunes ».
Face à ce nouveau regard du public, les musées sont donc contraints de s’adapter. Le quai Branly proposera à partir du 15 avril « Mission Dakar-Djibouti (1931-1933) : contre-enquêtes ». Cette exposition — qui revient sur les conditions de collecte d’une expédition d’ethnologues français dans 15 pays africains — a associé des chercheurs et commissaires originaires de ces pays. Le musée d’Angoulême, lui, prépare « un panneau explicatif des travaux en cours » sur l’origine des œuvres et une refonte de son exposition permanente espérée « pour 2028 », précise sa directrice.
Et même si elle voit « des résistances fortes » chez certains confrères, « la dynamique est enclenchée et ça va être difficile d’y échapper », analyse Émilie Salaberry. Selon elle, il est même « inévitable » que des pièces exposées en France retournent dans leurs pays d’origine. De là à imaginer des restitutions massives qui menaceraient l’existence de certains musées ? « Improbable » pour Claire Bosc-Tiessécar « il faudrait prouver le caractère mal acquis de tous ces objets, ce qui est impossible ». D’autant que sortir les œuvres des collections est particulièrement complexe. Sabres du Sénégal, masques de Côte d’Ivoire et statuettes du Cameroun sont donc loin d’avoir quitté les vitrines de l’Hexagone.
Pierre Charles. Le Dauphiné Libéré. 09/02/2025
Certes c’est un pillage mais cela a probablement sauvé des milliers d’œuvres qui auraient été perdues ou détériorées.
Ces musées sont des receleurs d’oeuvres d’art volées.