Au cœur de Temple square, le centre historique de la religion mormone à Salt Lake City, Brian, l’un des cinq organistes, fait valser ses mains sur le double clavier pour envoyer de l’air dans les 7600 tuyaux sonores que compose le grand orgue du Centre de conférence de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, le nom officiel des Mormons. Une mélodie d’une incroyable pureté s’élève alors dans ce bâtiment monumental qui peut accueillir jusqu’à 21 000 fidèles, à deux pas de l’ancien Tabernacle, bâti en 1864, devenu trop petit pour héberger les cérémonies liturgiques.
« Beaucoup pensent que nous sommes une Église américaine alors que nous avons plus de pratiquants à l’extérieur des États-Unis et que nous comptons plus d’hispanophones que d’anglophones dans nos rangs », précisent en chœur Chris et Erlynn Lansing, les directeurs de l’Accueil.
Dans cet immense désert aride de l’Utah, près du Grand Lac Salé, là où les premiers adeptes se sont installés au milieu du XIXe siècle pour fuir les persécutions, les Mormons ont bâti un empire, abandonnant la polygamie pour se concentrer sur la famille et un mode de vie aux règles strictes. Aujourd’hui encore, un membre ne consomme pas de drogue, d’alcool, de tabac, de thé ou de café. Il donne 10 % de ses revenus à l’église et le premier dimanche de chaque mois, c’est jeune obligatoire, midi et soir. Mais surtout, le prosélytisme est un passage obligé pour chaque jeune Mormon, prié de partir en mission pendant deux ans.
Au centre de cette religion millénariste qui s’appuie sur la Bible mais ne fait pas partie officiellement du christianisme, nous retrouvons la Family Search Library, un établissement de recherches généalogiques, unique au monde qui a pour mission de reconstituer l’arbre généalogique de l’humanité. Vaste programme ! « Nous pensons que la famille est un élément central, quelles que soient nos croyances. En connaissant nos ancêtres, nous nous connaissons nous-mêmes. Ça peut changer notre vie », déroule Jason Harrison devant l’écran du site internet où chaque jour des milliers d’anonymes se connectent gratuitement pour en savoir plus sur leurs origines.
Un gisement documentaire unique au monde
Grâce à 6500 annexes dans le monde, les Mormons ont pu retrouver 13 milliards de noms et ils en ont déjà connecté 1,66 milliard pour former des arbres généalogiques impressionnants qui remontent parfois sur 20 générations. « Chaque personne peut avoir une page personnelle avec tous les renseignements souhaités sur ses aïeux », argumente notre guide bénévole comme tous ceux qui travaillent dans cette bibliothèque hors normes. « Elle peut y ajouter des souvenirs, des photos, des documents. Tout est accessible publiquement sauf pour les vivants qui sont protégés par un compte confidentiel. »
Un travail gigantesque rendu possible grâce à des conventions signées avec de nombreux pays, comme c’est le cas avec la France depuis 1987, autorisant à numériser les archives de l’état civil sur plus de cent ans. Et quand les registres écrits se font rares, ce sont les missionnaires mormons eux-mêmes qui font la collecte orale auprès des populations locales comme en Afrique.
Officiellement, cette indexation effrénée de leurs ancêtres a pour but de baptiser les morts a posteriori afin que tous puissent accéder au paradis. Mais leur volonté de consigner la population mondiale dans sa totalité inquiète certains états et plusieurs ONG, soucieux de préserver les données personnelles de chacun. Quand ce n’est pas le prosélytisme des Mormons qui est stigmatisé.
Avec près de 15 millions de membres disséminés sur la planète, la 4e religion des États-Unis est en pleine expansion avec son lot de rumeurs autour de finances opaques et d’un trésor de guerre qui dépasserait les 40 milliards d’euros. Les innombrables fichiers accumulés depuis la naissance de la société généalogique de l’Utah en 1894 sont conservés dans une montagne de granit, proche de Salt Lake City, au cœur d’une chambre forte capable, dit-on, de résister à une explosion nucléaire.
Mais que les Mormons en tirent profit — ou pas — pour accroître leur communauté ne doit pas masquer les bienfaits de cette collecte universelle, extrêmement utile pour la recherche généalogique. Une base de données XXL qui permet à celui qui le souhaite de se relier à son histoire personnelle.
Stéphane Pulze – Le Dauphiné Libéré – 23/01/2025