Ce qui suit vient en droite ligne d’une longue enquête que j’ai menée en 1992 (1). À la fin août 1988, le Bangladesh connaît l’inondation du siècle. Les trois grands fleuves — le Gange, la Jamuna, la Meghna — recouvrent plus de la moitié du pays pendant un mois.
Au même moment, à Paris, Mitterrand cherche des idées pour accompagner le bicentenaire de la Révolution française. Attali lui suggère en une seconde — dit la légende — un immense projet « français », l’endiguement des fleuves du Bangladesh. Il déclare que « notre monde a besoin de cathédrales à construire. Et si on n’a pas de rêves fous et réalisables, le monde va périr dans le quotidien et l’ennui ».
A-t-il la moindre idée de ce qu’apportent les crues à ce peuple paysan ? Non. Telle est pourtant la clé. Endiguer signifierait une atteinte mortelle aux conditions de vie de dizaines de millions de gueux.
Attali monte un lobby avec des ingénieurs des Ponts et cinq bureaux d’études, puis fonce à Dacca, la capitale. La suite ne peut être détaillée. Le maître d’Attali étant pressé, son valet l’est aussi. En janvier 1989, le gouvernement français annonce qu’il paiera une coûteuse « étude de préfaisabilité ». Le marché a été conclu sans appel d’offres.
Il n’y a en fait qu’un obstacle : l’hydrogéologue Gaston Dumas, qui connaît admirablement le Bangladesh, lui. Il va s’apercevoir avec stupéfaction, puis horreur, que tout est truqué. Sa réputation a servi de caution, et, coincé à Dacca par les auteurs de la soi-disant étude, il finit par tempêter.
Dans un fax du 20 novembre 1990 adressé en France, il demande « pourquoi l’analyse des niveaux d’eau (fondamentale) n’apparaît nulle part, non plus que celle des précipitations journalières ». Il ne le saura jamais.
Et finira par écrire aux organisateurs de l’opération : « Je ne veux pas être mêlé à une étude captieuse dont le but est de couvrir l’étude de préfaisabilité antérieure ».
L’endiguement n’aura pas lieu, car le délire est arrêté du côté bangladais pour des raisons qui restent incertaines.
Fabrice Nicolino. Charlie Hebdo. 22/01/2025
1. fabrice-nicolino.com/?p=543
On devrait demander à Attali de rembourser les coûteuses études inutiles dues à son cerveau de mégalomane