Des juifs en Syrie ?

Incroyable, mais (encore) vrai !

C’est une lettre bien étrange qu’a reçue Ahmed al-Charaa, le chef du nouveau gouvernement syrien, le 5 janvier der­nier. Dans ce courrier, le rabbin Binyamin Hamra, fils du dernier grand rabbin de Syrie, prie Ahmed al-Charaa de bien vouloir « protéger » les Juifs qui restent en Syrie et de « préserver » le patrimoine juif du pays. Ces demandes, pour le moins cocasses, auront le mérite de rappeler l’existence de Juifs syriens.

Pas de quoi s’emballer pour autant : ils seraient « sept ou huit aujourd’hui », précise à Charlie l’historien Yaron Harel. « Ils sont tous basés à Damas, très âgés, et ont eu peur pour leur vie ces dernières années », poursuit-il. Il faut dire que l’Histoire a rarement été clémente envers la communauté juive de Syrie.
Dès 1948, après la création de l’État d’Israël, le gouvernement syrien imposa de nombreuses restrictions aux Juifs, telles que « le gel de leurs comptes bancaires, l’abolition de leurs droits politiques et civils, le contrôle de leurs déplacements ou encore l’obligation d’avoir sur leur carte d’identité un tampon portant la mention « Mousawi », signifiant ‘fidèle de Moïse »», explique Yaron Harel.

De fait, la communauté juive de Syrie, installée dans le pays depuis plus de 2 500 ans, a connu une diminution specta­culaire tout au long du XXe siècle. D’environ 50 000 membres au début des années 1900, elle est tombée à 5 000 en 1958 et à moins de 100 en 1991, selon le rapport de l’organisation Justice for Jews from Arab Countries, publié en décembre 2024.

La situation ne s’est guère améliorée après le déclenchement de la guerre civile, en 2011, tant d’un point de vue humain que d’un point de vue matériel. Alors qu’on dénombrait une soixantaine de lieux rattachés au patrimoine juif dans le pays au début des années 1950, une étude publiée en juin 2020 par le Jewish Cultural Heritage Initiative indiquait que « plus de la moitié de ces sites sont dorénavant irréparables » ou, tout du moins, dans un « état de délabrement extrême ».

Dans sa lettre du 5 janvier, le rabbin Binyamin Hamra appelait, entre autres, à la reconstruction de la synagogue de Jobar, en périphérie de Damas, détruite lors des combats de 2014, puis occupée par les rebelles en 2018. Avec la chute du régime de Bachar al-Assad, le 8 décembre dernier, les ruines de la synagogue de Jobar sont de nouveau accessibles aux fidèles, un signe que « l’espoir demeure », selon l’un des derniers Juifs du village interrogé par l’Associated Press.

Le nouveau gouvernement, quant à lui, a affirmé vouloir respecter la liberté religieuse de chaque minorité afin de restaurer l’unité du pays. Inutile de se bercer d’illusions, prévient toutefois Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), qui rappelle dans une note publiée en décembre 2024 que le groupe Hayat Tahrir al-Cham (HTC), dirigé par Ahmed al-Charaa, défend « une idéologie radicalement islamiste », avec pour « projet à terme d’instaurer la charia et les préceptes des islamistes radicaux ». Autrement dit l’avenir des derniers Juifs de Syrie ressemble davantage à une impasse qu’à un nouveau départ.


Paloma Auzéau. Charlie Hebdo. 22/01/2025


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