La loi Veil, « je n’ai pas vécu ça comme une révolution sur le moment », confie Michelle.
Cinquante ans après la dépénalisation de l’avortement, elle considère pourtant qu’il s’agissait d’une « vraie avancée ». Michelle ne le sait que trop bien : en 1972, elle a vécu un avortement clandestin, alors qu’elle n’avait que 18 ans. À cette époque, le tabou autour de la sexualité est puissant. L’accès à la contraception est limité et particulièrement difficile pour les mineurs [l’âge de la majorité est alors à 21 ans, NDLR] et l’avortement, non autorisé, est puni d’une amende et d’une peine d’emprisonnement. Entre 300 000 et 800 000 avortements se déroulent malgré tout chaque année dans la clandestinité.
Un avortement libérateur mais risqué
« À partir de la fin des années 1960, l’avortement est légal au Royaume-Uni donc on peut s’y rendre pour avorter dans des cliniques privées. Si on n’a pas les moyens ou l’information, il faut avoir recours à un médecin qui accepte de le faire, ou alors à une faiseuse d’anges, c’est-à-dire une personne qui n’a pas de savoir médical particulier mais qui a les compétences pour pratiquer l’avortement », explique Bibia Pavard, historienne et coautrice de l’ouvrage Les lois Veil, un siècle d’histoire. D’autres femmes improvisent et tentent de se faire avorter elles-mêmes.
Pour Michelle, c’est son compagnon de l’époque qui trouve, via sa cousine, une femme médecin qui accepte de l’avorter. « On ne peut pas dire que le médecin était très sympa, elle avait envie de toucher son pognon et voilà. La salle était un peu sombre, c’était le soir. Elle introduit le spéculum, perce l’œuf à travers le col de l’utérus et après, passe une sonde que l’on doit garder à l’intérieur, puis ça se met à saigner », se remémore Michelle, 70 ans aujourd’hui. « Ça m’a libérée »; insiste-t-elle.
La méthode n’est pas sans risque. « Il y a un risque d’infection, de perforation, d’hémorragie et ça peut tout à fait être fatal parce que, lorsque l’infection se diffuse, ça peut aller jusqu’à la septicémie », rapporte Bibia Pavard.
À partir de 1972-1973, une autre technique, réputée plus sûre, se développe : la méthode Karman, par aspiration. À Besançon, Claude, alors étudiant en géographie de 22 ans, rejoint un groupe militant pour l’avortement et s’y forme peu à peu. « Il y avait une sorte de gradation dans la responsabilisation. Les avortements se pratiquaient à trois ou quatre. On pouvait commencer par observer comment ça se passait, puis on apprenait comment placer le spéculum, puis à passer les bougies qui écartaient le col. Après venait le geste de l’introduction de la canule elle-même et on apprenait à faire le petit mouvement », se souvient le Franc-Comtois.
En novembre 1974 à l’Assemblée nationale, puis au Sénat en décembre, est votée la célèbre loi Veil dépénalisant l’avortement. Elle est promulguée le 17 janvier 1975. La loi « est vécue comme un événement très important, les féministes y voient un aboutissement de leur lutte. Elles sont toutefois très déçues par la forme que prend la loi. De fait, c’est une loi de compromis qui est très limitée », observe Bibia Pavard.
La loi Veil « point de départ » du droit à l’avortement
En réalité, la loi Veil est un « point de départ » pour l’établissement d’un véritable droit à l’avortement en France. « C’est vraiment progressivement que cette idée de droit va s’affirmer, à l’aune de plusieurs réformes qui vont faire ressembler la loi actuelle à celle qui était demandée par les féministes dans les années 1970 », estime l’historienne.
Depuis mars 2024, la « liberté garantie à la femme d’avoir recours à l’IVG » est gravée dans la Constitution. Elle n’en reste pas moins fragile. En témoignent les associations pro-vie qui, cinquante ans après l’adoption de la loi Veil, prévoient encore de manifester ce dimanche pour dénoncer ce qu’elles nomment une « culture de mort ».
Cyrielle Thevenin. Le Dauphiné libéré. 17/01/2025