On pourrait avoir la Paix ?

Pour Bertrand Badie (1), il faut faire de la paix une science, une notion non pas morale, mais réaliste et utilitaire.

Il n’aime guère le terme de « géopolitique » — qui can­tonne le jeu international à des questions de territoires et de souveraineté — et lui préfère, depuis quarante ans, une approche résolument sociale des relations interétatiques. Où le facteur humain, culturel et subjectif est aussi impor­tant que le politique.

Renouvelant les grilles de lecture, Bertrand Badie (1) perçoit les guerres non comme une fatalité, mais comme autant de « patholo­gies », et démontre, dans son dernier ouvrage, L’Art de la paix (éd. Flammarion), qu’il est possible d’y remédier. À condition de faire de cet art une science, donc un savoir rationnel qui s’apprend, s’étudie, se partage et se trans­met. Pour finalement oblitérer « l’art de la guerre », pré­dominant dans nos pratiques et nos récits.

  • Alors que, depuis bientôt trois ans, la guerre des puissances a fait son grand retour sur la scène des relations internationales, L’Art de la paix est-il un cri désespéré?

Il est en effet un cri, mais qui se refuse au désespoir. Car la paix n’est pas une utopie. J’expose dans ce livre à quel point elle est une notion plus pragmatique et utilitaire que morale, plus réaliste que « visionnaire ».

  • N’en reste-t-elle pas moins un défi ?

La paix est toujours un défi.
Dans le jeu des relations inter­nationales tel qu’il fonctionne depuis l’Antiquité — a fortio­ri depuis la construction des États-nations, au cours du XVIIe siècle, et l’affirmation du principe de « souveraine­té » la guerre a toujours été première. Elle est la colonne vertébrale autour de laquelle tout s’ordonne : les politiques, les imaginaires et les récits.
Parce qu’elle se fonde précisément sur les deux moteurs humains les plus puis­sants : la peur et l’appât du gain. En contrepoint, la paix fait pâle figure… Elle n’est qu’une période de guerre sus­pendue — une trêve. Plus ou moins longue, mais toujours éphémère, jamais définitivement acquise. Elle ne peut donc être qu’un défi sans cesse renouvelé.

  • Aujourd’hui plus que jamais ?

Le défi peut sembler désespéré, en effet, tant on perçoit que la guerre est de tous côtés, et qu’elle paraît insoluble. Prenez le conflit israélo-palestinien : il a 76 ans d’âge, il est plus vieux que moi ! C’est l’une des caractéristiques des conflits contemporains, que ce soit au Proche-Orient, au Congo, au Sahel…: on ne sait plus y mettre un terme.

  • Les accords et conventions signés, qui ne sont plus respectés ou restent lettre morte, en sont le signe. Une évolution peu favorable à la paix, a priori…

Au contraire ! Parce qu’elle met en évidence que la guerre, qui s’est redoutablement complexifiée du fait de l’émer­gence de nouveaux acteurs et de sa porosité à toutes sortes de facteurs sociaux, économiques, religieux…, a changé de nature: elle n’est plus une rivalité de puissances, mais de faiblesses, désormais.
Bien qu’elles fussent synonymes de chaos, les guerres avaient jusqu’à présent participé, in fine, à une régulation de la marche du monde. Les lois de la guerre étaient très simples à comprendre et à pratiquer : les plus forts et/ou les plus malins l’emportaient, il n’y avait qu’à l’accepter, et cela contribuait à hiérarchiser les puissances entre elles, donc à instaurer une forme d’ordre.
Mais les guerres dites « hybrides » d’aujourd’hui, au-delà d’être plus périlleuses que celles d’hier, engendrent avant tout des instabilités coûteuses pour tout le monde : la chance de les gagner s’amenuise jusqu’à disparaître !

  • L’actualité montre cependant que certains dirigeants ne sont pas pour autant dissuader de s’y lancer…

Parce que la plupart d’entre eux s’accrochent encore à l’ancien modèle, qui voulait que la guerre ait un potentiel « rémunérateur » pour eux (à supposer bien sûr qu’ils en soient les vainqueurs) : en termes de conquêtes territo­riales mais également d’influence, de rayonnement, d’em­prise et de domination.

  • Que faudrait-il pour que ces dirigeants changent de logiciel ?

D’autres fronts pourraient finir par leur en faire com­prendre la nécessité. Car pendant que ces « princes » perdent leur énergie dans les guerres classiques, des me­naces potentiellement bien plus mortifères s’aggravent sous l’effet de facteurs croisés, qui nous concernent tous : crises climatiques, sanitaire, alimentaire, croissance démo­graphique.
Des questions de fond sont mises de côté, dont la pandémie de Covid-19 ne semble pas nous avoir encore suffisamment alertés. Pire, ces dysfonctions globales ali­mentent de plus en plus les nouveaux conflits…

  • Dans un tel contexte, la guerre serait ainsi devenue, à rebours de ce que montre si tragiquement l’actualité, un concept « périmé » ?

Nous sommes à la fois dans une phase de transition et pris dans un cercle vicieux, où des conflits anciens s’éter­nisent. Il n’en est pas moins vrai que, dans le contexte général évoqué, les guerres ont perdu toute leur rationali­té. Ceux des « princes » qui s’y engagent malgré tout sont dans une impasse — Vladimir Poutine ou encore Benya­min Netanyahou viennent le montrer.

  • La paix s’imposerait dès lors comme le seul scénario viable ?

Les règles du jeu se sont inversées : une paix « globale et du­rable » est devenue bien plus « rentable » pour tous que ne l’est la guerre. Dans un monde aussi inter­dépendant que le nôtre, l’heure est à l’aménagement sub­til de coopérations nouvelles.
Ce que la Chine a parfaite­ment compris, qui, tout en gonflant les muscles, se garde d’entrer dans tout conflit. Sous l’effet de la mondialisation, les partenariats économiques sont devenus si nombreux que prendre le risque de les briser, pour un État, s’avère très onéreux. D’où l’impératif de bâtir une paix systémique à l’échelle internationale […]


Propos recueillis par Lorraine Rossignol. Télérama (courts extraits). N° 3908. 04/12/2024


(1) Bertrand Badie est politologue.


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