Lapetitegens est introuvable, les chemins sont déserts, les vaches broutent sans livrer le moindre indice, les habitants reprennent le cours de leurs soucis, des tas d’ordures s’amoncellent à l’intersection des rues, les trottoirs se remplissent de rumeurs, chacun cherche à accuser l’autre d’avoir laissé échapper lapetitegens, celle qui traverse tous les âges et entre dans n’importe lequel des paysages, on se souvient de ses guiboles, on se rappelle les rugissements, on va, on vient, on cherche des phrases toutes faites qui pourraient nous rendre lapetitegens, mais on ne trouve rien, on a perdu sa trace, seul un chat tatoué d’une souris grise traverse l’agitation tranquillement.
Depuis que lapetitegens est partie, le ciel est vide, sans bruit, sans piste, le ciel est vide et ne pleure pas et ne coule pas, le ciel est sans mots, sans voix, aucun dessin, aucune écriture, pas le moindre oiseau qui ferait venir un chant, pas la moindre feuille de noisetier ou d’églantier qui pourrait animer les saisons, le ventre du ciel est troué, c’est un désastre, pas d’éclairs qui entaillent, pas de grondements qui tordent les boyaux, le lieu du ciel est inhabité depuis le départ de lapetitegens, sa disparition soudaine du carré des possibles, un silence terrible est en train de pousser, un silence qui strie l’étendue bleue d’une blancheur qui sent la mort, a-t-on tué lapetitegens ? l’a-t-on détruite entre nos mains possessives et maladroites ?
Isabelle Pinçon. Recueil « Lapetitegens ». Éd. Cheyne