L’ancien Premier ministre italien explique en quoi la victoire de Donald Trump s’inscrit dans un raz de marée mondial des droites nationalistes
- Plus de 70 millions d’électeurs américains ont voté pour un candidat condamné par la justice, qui multiplie les propos racistes et misogynes, les insultes, les menaces, et a promis qu’il serait un « dictateur ». Que dit ce vote, dans la première démocratie du monde, de la démocratie dans le monde ?
C’est une alarme rouge à laquelle il faut vraiment réfléchir. Parce que tout était très clair pour les électeurs avant qu’ils mettent leur bulletin dans l’urne : une nouvelle victoire de Donald Trump allait forcément se situer hors de toute, disons, « normalité » démocratique. Le fait que l’attaque du Capitole, le 6 janvier 2021, avec l’implication désormais connue d’un Trump pourtant président, ait été ainsi effacée et n’ait pas pesé davantage dans le choix des Américains est extrêmement préoccupant. La démocratie est en train de basculer.
- Cette vague de la droite nationaliste touche toute la planète : les Etats-Unis, mais aussi l’Argentine, Israël, de plus en plus de pays de l’Union européenne, l’Italie, la Finlande, la Suède, les Pays-Bas, l’Autriche, la Slovaquie… Comment analysez-vous ce raz de marée ?
C’est le reflet de la montée des peurs. Des peurs liées à l’accélération de la globalisation, à cette hypermobilité des personnes et des biens, des peurs qui se transforment en rage, en volonté de dégagement, de destruction.
On sait bien que les solutions que propose Donald Trump [hausse des droits de douane, expulsion des immigrés…, NDLR] ne protégeront évidemment pas le travailleur américain. Et on reste bouche bée parce que, bien sûr, la globalisation qui avance inexorablement n’a pas de responsable à combattre.
Le sujet majeur de la vague populiste, c’est la promesse du retour en arrière, du retour au monde d’avant. Le « Make America Great Again » [« rendre à l’Amérique sa grandeur »] de Trump est impossible à réaliser. Comme était illusoire le « Take back control » [« reprendre le contrôle ».] des conservateurs britanniques qui ont vendu le Brexit à leurs électeurs, avec le résultat qu’on connaît, un désastre. « Again », « back », ce sont de formidables slogans du passé.
Avant, on remportait les élections avec des slogans du futur. Mais cela séduit, surtout dans les générations les plus âgées, le gros des électeurs, qui s’inquiètent particulièrement de l’avenir.
- Que peuvent faire les progressistes face à ce rouleau compresseur du discours populiste ?
Il faut éviter de fixer des objectifs perçus comme trop exigeants ou comme un luxe réservé aux plus riches. Accepter la diversité, être vert, cela peut être angoissant, il faut dire comment tout ça peut être appliqué avec des recettes concrètes, avec des moyens. Trump a notamment gagné parce qu’il veut mettre un coup d’arrêt aux impératifs écologiques et parce qu’il refuse la diversité.
Souvenons-nous que le monde des travailleurs de l’industrie automobile était il y a peu encore un bastion démocrate. On est en train de vivre la même dynamique en Europe. La transition verte doit être accompagnée socialement.
Dans le livre que je viens de publier, « Des idées nouvelles pour l’Europe », je propose un plan de financement privé et public pour aider ceux qui seront les trois grands perdants de la transition verte, les propriétaires de maisons individuelles, les travailleurs de l’industrie automobile et les agriculteurs.
- Mais on voit bien que ce type de propositions, susceptible d’être porté par des formations progressistes, ne fait pas le poids face aux promesses populistes…
Encore une fois, la vague de la droite nationaliste va s’accentuer si le monde progressiste a des exigences de plus en plus élevées sans réelles solutions.
Les slogans politiques des « brexiters » hier, des trumpistes aujourd’hui, sont certes inatteignables, mais ils relèvent du merveilleux. Les populistes vendent du rêve, ils touchent aux tripes.
La lutte contre l’immigration est devenue un thème majeur, on l’a vu pour la présidentielle américaine, comme pour toutes les campagnes électorales européennes. La réponse, j’insiste, doit être concrète, mais aussi commune aux pays d’accueil.
La pire des solutions, c’est ce que j’ai vu, il y a quelques jours, lorsque j’ai voyagé de Paris à Francfort et que j’ai attendu vingt bonnes minutes pour le contrôle des passeports, parce que l’Allemagne, pourtant gouvernée par les sociaux-démocrates, a rétabli ses frontières.
Il faudrait un pacte extraordinaire entre les grands pays européens, sans chercher à avoir l’accord de la Hongrie, parce qu’on peut l’attendre encore longtemps.
- En Italie, vous avez été président du Conseil, plusieurs fois ministre et secrétaire d’Etat, chef du Parti démocrate, la grande formation de gauche… Vous avez vu arriver cette vague, inexorablement, avant vos voisins européens, avant les Etats-Unis.
De ce côté-ci des Alpes, nous avons été en quelque sorte précurseurs. Le phénomène remonte aux années 1990, avec l’accession au pouvoir de Silvio Berlusconi [qui fait entrer la Ligue du Nord dans son premier gouvenement dès 1994, NDLR]. Bien avant la France ou l’Allemagne, nous avons été confrontés à l’instabilité des gouvernements, à l’effondrement du poids des grands partis au profit de formations plus radicales, à une gauche désunie.
Ce qui m’a frappé dans le scrutin présidentiel américain, c’est que deux milliardaires, pas moins, Donald Trump et Elon Musk, le propriétaire de Tesla, SpaceX et X, étaient engagés dans la campagne, avec une force de frappe forcément disproportionnée.
Le fait que, dans une démocratie aussi puissante que les Etats-Unis, ce sont les milliardaires qui gagnent est évidemment particulièrement préoccupant pour moi, qui suis italien, et qui garde le souvenir prégnant des années Berlusconi, le riche patron de Fininvest [qui possède alors plusieurs chaînes de télévision et Plondadori, le premier éditeur du pays].
Nous vivons un moment terriblement inquiétant.
Il faut de toute urgence tirer la sonnette d’alarme.
Propos recueillis par Nathalie Funès. Le Nouvel Obs. N° 3138. 14/11/2024.
C’est un peu dommage que Nathalie Funés prenne les américains pour des idiots.
A voir le résultats des élections, ils le sont.