Une escalade voulue par Tel-Aviv

Le Liban au cœur de la tempête

[…] Alors que les combats se poursuivent dans l’enclave palestinienne, où le bilan dépasse les quarante mille morts, le premier ministre Benyamin Netanyahou, son gouvernement ainsi que l’état-major militaire semblent décidés à ouvrir un front important au nord afin de défaire le Hezbollah.

Visé depuis plusieurs mois en réponse à ses tirs de roquettes en Galilée (1), le parti-milice vient de subir deux revers en l’espace de quelques jours. D’abord, les 17 et 18 septembre quand un peu partout dans Beyrouth et sa banlieue sud des appareils de transmission (bipeurs, talkies-walkies) ont explosé de manière quasi simultanée.

Cette attaque d’un genre nouveau attribuée aux services secrets israéliens a coûté la vie à près de quarante personnes et fait trois mille blessés. Nombre des victimes sont des membres du Hezbollah, mais on compte aussi des civils parmi elles, dont des enfants et du personnel hospitalier (2).

Ensuite, un bombardement de l’aviation israélienne a coûté la vie à plusieurs responsables de la formation libanaise, dont Ibrahim Aqil, commandant des opérations et figure emblématique de la lutte armée menée par ce parti contre Israël.

Là non plus, la population civile n’a pas été épargnée. Dénonçant le franchissement de « toutes les lignes rouges » par Tel-Aviv, le cheikh Hassan Nasrallah, secrétaire général et guide religieux du Hezbollah, a promis « un terrible châtiment » à Israël (3).

[..] Les attaques quotidiennes menées contre des objectifs militaires n’ont ainsi pour but que de faire pression pour qu’un cessez-le-feu soit enfin conclu à Gaza. En constituant une menace permanente, le parti libanais oblige Tel-Aviv à mobiliser des troupes au nord, ce qui desserre quelque peu l’étau qui étreint le Hamas.

Plus important encore, en obligeant des milliers de civils israéliens à évacuer leurs foyers, le Hezbollah crée un problème politique majeur pour M. Netanyahou, lequel doit composer avec la colère de ces déplacés qui exigent de pouvoir revenir chez eux. « Vous ne pouvez pas ramener les habitants du nord [d’Israël] chez eux. Le front du Liban avec Israël restera ouvert jusqu’à la fin de l’agression à Gaza », a ainsi averti M. Nasrallah.

La seconde possibilité, inéluctable pour nombre de commentateurs dans le monde arabe, serait une escalade débouchant sur l’embrasement et une nouvelle invasion du Liban par l’armée israélienne — ce serait la quatrième depuis 1978. Il est en effet possible que la retenue du Hezbollah s’atténue au fil du temps, surtout si Israël lui inflige de nouveaux coups, qu’ils soient spectaculaires ou non. Avec l’affaire des appareils de transmission piégés, c’est la réputation d’organisation rigoureuse — et incorruptible — de ce parti qui a été entachée.

Comment expliquer que ces bipeurs n’aient pas été inspectés avant leur distribution ? En février 2024, dans une courte intervention télévisée, M. Nasrallah avait réitéré ses recommandations de se méfier des téléphones portables en raison de la capacité des services israéliens à les pirater grâce à des logiciels espions.

La doctrine « low-tech » — autrement dit, le recours à des technologies anciennes ou moins avancées — adoptée comme ligne de conduite par le Hezbollah s’est donc avérée inefficace, puisqu’il n’a pu sécuriser sa chaîne d’approvisionnement.

Dans les jours qui ont suivi ces attaques, des informations invérifiables ont circulé à Beyrouth et sur les réseaux sociaux quant au sort des responsables directs de ce revers. Ayant accepté des pots-de-vin de la part d’une société-écran européenne, des membres de la formation libanaise n’auraient guère été vigilants quant à la qualité de la marchandise acquise. Une légèreté coupable qui leur aurait valu d’être exécutés.

Quoi qu’il en soit, seule une action d’éclat du parti-milice contre Israël pourrait restaurer le prestige qu’il a perdu dans cette affaire.

Sans attendre ce prétexte, Israël a décidé de durcir ses opérations en menant d’intenses bombardements le lundi 23 septembre, date à laquelle le bilan provisoire atteignait 492 morts, dont 35 enfants et 58 femmes, sans oublier 1 645 blessés, selon le Centre des opérations d’urgence du ministère de la santé libanais.

Comme à son habitude, Tel-Aviv s’est justifié en arguant que le Hezbollah utilisait la population civile comme bouclier humain, tout en précisant avoir visé 1 300 cibles militaires. Il restait à savoir si cela préfigurait une campagne aérienne intense qui viserait tout le pays, y compris Beyrouth, et qui déboucherait sur une invasion terrestre. « Nous sommes en train d’inverser le rapport de forces » [à la frontière], a déclaré M. Netanyahou, confirmant ainsi la possibilité d’une nouvelle guerre israélo-libanaise.

Dans un contexte d’appels à la désescalade mais aussi de silence de la majorité des capitales arabes, le premier ministre sait qu’il peut compter sur la complaisance des Occidentaux quoi qu’il entreprenne. À Washington, Paris ou Londres, on ne s’indigne guère de la manière dont est menée l’intervention à Gaza, alors que la Cour internationale de justice (CIJ) évoquait dès janvier le risque d’un génocide (5).

De quoi ouvrir de nouvelles perspectives au premier ministre avec la possibilité d’appliquer un même schéma dans le sud du Liban comme dans l’enclave palestinienne. […]

Dans ce contexte, et comme cela a été le cas à plusieurs reprises dans l’histoire contemporaine, les Libanais savent que le sort de leur pays leur échappe et qu’il dépend du degré de fermeté que les grandes puissances manifesteront face à Israël. […]


Akram Belkaïd. Le Monde diplomatique. Source (extraits) 


  1. Lire Emmanuel Haddad, « Au Liban, puissance et prudence du Hezbollah », Le Monde diplomatique, août 2024.

3 réflexions sur “Une escalade voulue par Tel-Aviv

  1. bernarddominik 26/10/2024 / 18h45

    Israël vise à diviser les libanais entre pro et anti hezbollah. Mais tout état qui accepte une milice privée n’est plus gouvernable.

  2. Danielle ROLLAT 27/10/2024 / 22h27

    il y a des silences assourdissants…

    • Libres jugements 28/10/2024 / 10h25

      Merci Danielle pour l’ensemble de tes commentaires
      Amitiés Michel

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