… une certaine vision de #MeToo
Dans son dernier livre, Le Vertige MeToo (éd. Grasset), Caroline Fourest revient sur le séisme sociétal que constitue le mouvement MeToo. Pour s’en réjouir, mais aussi pour alerter sur certaines de ses dérives.
CHARLIE HEBDO : Tu as titré ton livre Le Vertige MeToo. Le vertige, c’est celui qui grise ou celui qui menace de faire chuter dans le vide ?
Caroline Fourest : Les deux. Au début, l’ivresse est très agréable, et après, ça peut étourdir. On peut aussi passer de la dénonciation de l’abus de pouvoir à une sorte d’ivresse du contre-pouvoir.
L’essentiel du livre porte sur la nécessité de ce tourbillon. Je rappelle tout ce qu’on a vécu avant, ce que MeToo a changé dans ma propre vie. C’est ce que j’attendais depuis toujours. Mais je suis allergique aux meutes.
C’est aussi une question de proportionnalité. Je ne remets pas en cause le principe de nommer publiquement, je dis juste qu’il faut que ce soit une forme de dernier recours pour briser l’impunité.
Cela reste une arme utile quand les faits sont prescrits, ou que la justice n’arrive pas à passer, que les protections sont trop fortes, et qu’un homme peut récidiver et peut violer à nouveau.
Tu penses qu’il y a une utilisation abusive de cette arme ?
D’abord, on peut faire la part des choses entre les offenses sexuelles et les violences sexuelles, parce que ça n’appelle pas la même réaction. On est tous confrontés à ces dilemmes. Ce livre, c’est juste l’exploration de mes propres questionnements.
On ne peut pas réagir de la même manière à tout. Il y a des gens à qui vous pouvez parler, pour leur faire comprendre que leur comportement pose problème, d’autres que vous avez envie de défendre parce que ce qui leur est arrivé est vraiment injuste, et d’autres que vous souhaitez clairement ne plus voir dans votre environnement, ni personnel ni professionnel, parce que ce sont des gens dangereux.
Ce n’est pas la même réaction, parce que ce ne sont pas les mêmes accusations. Or, pour l’instant, on met tout sous le même hashtag, et toute personne qui essaie de dire que, peut-être, il faudrait envisager une riposte plus graduée, est considérée comme une traîtresse à la cause des femmes et à MeToo. Je sais d’où je parle. Le féminisme m’a construite. Rien ne m’est plus cher que de lutter contre les agressions sexuelles.
Cet emballement n’est-il pas logique ? La parole des femmes agressées a si longtemps été mise en doute que, lorsqu’elle peut enfin s’exprimer, ça part dans tous les sens…
Totalement. C’est ce que j’écris dans le livre : ne vous étonnez pas, c’est normal, c’est un passage obligé. Je n’ai aucun regret à vivre ce tourbillon. Maintenant, comme j’appartiens plus à la gauche de Zola qu’à celle de Robespierre, j’ai tout de même cette conviction qu’on peut faire la révolution sans couper des têtes inutilement.
Il y a des têtes qui doivent tomber : Weinstein, Tariq Ramadan, l’abbé Pierre, même post mortem, DSK… Et il y en a encore d’autres qui devraient tomber, parce que ces personnes sont dangereuses.
Cependant, quand je vois des comédiens ou des réalisateurs qui sont traités comme Harvey Weinstein et qui ne peuvent plus travailler, ni tourner, ni trouver de financements parce qu’il y a dix ans ils ont fait une proposition déplacée…
Même dans le cas de Nicolas Bedos, qui vient de passer en procès — mais pour des faits qui ne relèvent pas du harcèlement sexuel au travail ni de la prédation, mais très clairement de l’alcoolisme et d’un comportement odieux lorsqu’il est ivre — , je me dis qu’on ne peut pas tout mettre sous le hashtag MeToo.
Tu dénonces une indignation à géométrie variable. Mais ce n’est pas spécifique au mouvement féministe. On le retrouve également dans l’antiracisme. Il est symptomatique d’une certaine frange de la gauche, identitaire, communautariste…
Bien sûr. C’est l’éternelle question des deux gauches irréconciliables, qui traverse aussi le féminisme. […]
Par exemple ?
Même si on peut penser que La France insoumise est un parti violent, qui brutalise la vie politique, il n’est pas juste de penser qu’Adrien Quatennens présente un risque, qu’il est dangereux de le laisser siéger à l’Assemblée nationale. Il a reconnu son geste – une gifle dans le cadre d’une crise dans son couple, liée à son divorce -, ce qui a permis, au passage, de ne pas faire passer sa femme pour une menteuse. A priori, il ne va pas se mettre à gifler tous les gens qui siègent à ses côtés. On a le droit de ne pas revoter pour lui, mais tant qu’il est élu, il a le droit de siéger.
À l’inverse, quand un Damien Abad est accusé d’avoir drogué une collègue pour en abuser, je pense qu’il est normal d’appliquer le principe de précaution. Parce que, quand quelqu’un est capable de ruser pour tromper le consentement d’une personne dans le but de la violer, tant que l’enquête n’a pas établi que cette accusation est fausse ou, au contraire, fondée, il existe un risque.
Moi, je regarde ces affaires-là non pas en fonction de l’étiquette politique des gens mis en cause, encore moins sur le fait de savoir s’ils sont racisés ou pas racisés, mais en fonction de la gravité des faits reprochés et du risque présenté.
Ce sont deux critères à mon avis plus pertinents que l’indignation variable et l’instrumentalisation politique.
Pour toi, ce n’est pas la parole qui s’est libérée, avec MeToo, mais l’écoute…
Oui, les femmes ont toujours parlé. Mais on ne les écoutait pas. Je ne sais pas combien de générations de femmes ont entendu des confidences de viol ou d’agression, et ont entendu une autre femme, en réponse, dire « moi aussi ».
Dans les années 1970, les étudiantes, sur les portes des toilettes des facs, écrivaient les noms des professeurs prédateurs pour alerter les autres étudiantes. Avec Internet, la porte des toilettes est devenue le monde, et désormais, on a un outil fabuleux pour nommer les agresseurs.
Mais c’est une immense responsabilité. Et la presse doit s’interroger sur son rôle. Beaucoup de gens n’ont pas idée du nombre d’affaires troublantes qu’on a accumulées ces dernières années au nom de MeToo, parce qu’elles touchent des visages peu connus.
Juliette Favreul Renaud, productrice féministe, s’est retrouvée quarante-huit heures en garde à vue pour un geste furtif en soirée que personne n’a vu et dont tout le monde sait que ce n’est pas une agression sexuelle. Et, au nom du « je te crois », elle a été traitée de violeuse et « annulée » par une branche très woke du Collectif 50/50 [association qui milite pour la parité au cinéma, ndlr]
Caroline Rey-Salmon, pédiatre et médecin légiste, féministe, s’est vue bannie et accusée de viol pour un examen gynécologique légal, dans le cas d’une plainte pour inceste visant à établir si la victime avait bien été violée.
Chrysoula Zacharopoulou, l’ancienne secrétaire d’État à la Francophonie, gynécologue, spécialiste de l’endométriose, a été traitée d’agresseuse sexuelle et de violeuse pour deux examens gynécologiques qui ont été mal vécus parce qu’expéditifs.
Je trouve insupportable que des gens se donnent bonne conscience et invoquent MeToo pour se comporter en fait comme des tyrans.
Propos recueillis par Gérard Biard. Charlie Hebdo (Courts extraits). 09/10/2024
Oui tout à fait d’accord. La « drague » est devenue interdite, et donc maintenant ce sont les sites internet de rencontre qui la remplacent. Je ne suis pas sur que ce soit mieux.