L’école publique face à l’islamisme sournois

La France a commémoré dimanche [13/10/2024] le premier anniversaire du meurtre de Dominique Bernard, commis devant la cité scolaire Gambetta-Carnot à Arras (Pas-de-Calais) par un jeune Ingouche. Une cérémonie organisée à 11 h., place des Héros, pour rendre hommage au professeur de français, et rappeler le traumatisme de la communauté enseignante, frappée au cœur par deux attentats en trois ans.

Car dans l’ombre de Dominique Bernard, c’est la silhouette de Samuel Paty qui surgit. Les deux hommes étaient enseignants, et ils ont tous deux été assassinés dans le cadre de leurs fonctions.

Parler de l’un, c’est évoquer l’autre, d’autant plus que le procès de l’assassinat du professeur d’histoire-géographie, décapité à proximité du collège du Bois d’Aulne à Conflans-Sainte-Honorine le 16 octobre 2020, doit s’ouvrir dans moins d’un mois devant la cour d’assises spéciale de Paris.

Les profs, « vecteurs des principes démocratiques »

Maître de conférences à l’université de Picardie Jules-Verne, Sébastien Ledoux venait de travailler sur le monde enseignant après le meurtre de Samuel Paty, quand est survenu l’attentat d’Arras. « Celui-ci a renforcé la dimension traumatique, constate-t-il. Cela crée une récurrence, et augmente le sentiment de vulnérabilité. »

Ce qui avait choqué en premier lieu le monde enseignant, dans le cas de Samuel Paty, c’est de pouvoir être ciblé simplement pour « avoir fait son métier ».

L’école comme cible des djihadistes, pour ce qu’elle représente ?

« Jamais [le groupe] État islamique n’a clairement indiqué que l’école devait être une cible », tempère Xavier Crettiez, professeur à Sciences Po qui voit avant tout « une violence d’opportunité » : « L’école est un lieu ouvert sur l’espace public », idéal pour « provoquer une peur généralisée ».

Dans son ouvrage La colère et l’oubli, publié quelques mois avant le meurtre de Dominique Bernard, le chercheur Hugo Micheron parle d’une « pression qui s’exerce désormais sur les représentants du monde éducatif et en particulier sur les enseignants, acteurs de terrain particulièrement négligés par l’État bien que vecteurs essentiels de la transmission des prin­cipes démocratiques si ardemment contestés par les militants islamistes ».

Le meurtre de Samuel Paty « place symboliquement l’éducation comme objet de contestation central » de la matrice islamiste, poursuit l’universitaire, pointant également « les effets de désinformation que produisent les outils de communication moderne », mais aussi la « prétention des terroristes à tracer, par le sang versé, les limites de la liberté d’expression en Europe ».

Un combat contre les institutions françaises

À ce titre, la question des caricatures du prophète, publiées dès 2006 par Charlie Hebdo, concentre la haine des salafistes. « Samuel Paty, les a présentées à ses élèves non pas pour les obliger à y adhérer, mais pour parler des tensions dans la société, et pour en débattre », rappelle Sébastien Ledoux, relatant la « sidération » des professeurs, qui ont vu leur confrère tué pour un « acte pédagogique ».

D’autres facteurs ont aussi fait de l’école une cible privilégiée. L’interdiction du port de signes religieux visibles, issue de la loi de 2004, et la récente interdiction des abayas et des qamis dans les établissements scolaires, sont utilisées comme une justification d’un combat à mener contre les institutions françaises et plus globalement contre une laïcité critiquée car souvent mal comprise – parfois à dessein – à l’étranger.

Qu’en est-il des assaillants ?

Eux aussi ont fréquenté l’école française. Laurent Bonelli, maître de conférences en science politique à l’université Paris Ouest-Nanterre La Défense, a rencontré 133 jeunes radicalisés dans le cadre d’une étude.

Ce sont « de bons élèves, qui ont été très largement poussés scolairement par leurs parents », analyse-t-il dans une interview à l’Unsa. Des enfants « qui accèdent à une scolarité généraliste, très souvent dans des lycées de petites villes », où ils sont « confrontés à des exigences scolaires différentes ».

Expérimentant l’échec scolaire et des « formes de racisme social », ces jeunes s’orienteraient alors, selon le chercheur, vers d’autres individus « vivant la même expérience », rejetant le système scolaire pour se tourner vers une autre forme de savoir, celui de l’islam radical. « [Le groupe] État islamique leur offre un cadre de compréhension du monde, rappelle Xavier Crettiez. L’école est alors perçue comme une concurrence ».

 Au point d’en faire le lieu du passage à l’acte terroriste.


Aurélien Poivrât. Le Dauphiné Libéré. 13/10/2024


2 réflexions sur “L’école publique face à l’islamisme sournois

  1. rblaplume 14/10/2024 / 11h46

    L’Enseignement public se doit de rappeler le combat de ces enseignants pour l’Éducation nationale afin de faire vivre l’idéal républicain. L’Éducation nationale a pour mission de mettre en œuvre la formation si délicate et si difficile des futures Citoyennes et futurs Citoyens pour un monde meilleur.
    De la maternelle à l’enseignement supérieur, tous les personnels y contribuent au nom de la nation.

    En hommage à ces deux professeurs, M Samuel Paty et M.Dominique Bernard, je vous adresse ces propos.
    Extrait du discours de réception à l’Académie Française le 12 novembre 1959 de Jean Rostand :

    « Dans l’enseignement qu’on distribuera aux jeunes citoyens s’interdire toute pensée confessionnelle ou philosophique, former les esprits sans les conformer, les enrichir sans les endoctriner, les armer sans les enrôler, leur communiquer une force dont ils puissent faire leur force, les séduire au vrai pour les amener à leur propre vérité, leur donner le meilleur de soi sans attendre ce salaire qu’est la ressemblance, qui ne voit la difficulté de suivre à la rigueur un tel programme, mais en est-il un autre pour satisfaire une conscience ombrageuse quant au respect des âmes »

    RBLAPLUME

  2. bernarddominik 14/10/2024 / 13h26

    L’école c’est l’avant garde de la démocratie. L’école publique laïque obligatoire et gratuite est un bien précieux que nous devons garantir et protéger.

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