Avec les géants du numérique est né une « technologie féodalisme ».
[…] … l’économiste grec Yânis Vâroufakis, ennemi historique des politiques d’austérité et éphémère ministre des Finances du gouvernement socialiste d’Alexis Tsipras en 2015, signe un épais brûlot, Les Nouveaux Serfs de l’économie.
Sa thèse centrale : le capitalisme a été dévoré par le « techno-féodalisme », dans lequel les milliardaires du numérique — Elon Musk, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg… — nous réduiraient au servage, en prélevant la dîme à travers leurs plateformes déconnectées de l’économie réelle.
[…]
Comment définir le techno-féodalisme » ?
Dans le système capitaliste, le pouvoir résidait dans la possession de machines pour produire des biens de consommation.
Aujourd’hui, il est toujours dans les machines — nos téléphones en sont le meilleur exemple —, mais celles-ci ne produisent rien. Elles ont pour seule fonction de modifier nos comportements et s’emparent d’une grande partie de la plus-value que nous créons.
Là où le féodalisme reposait sur la propriété de la terre, le techno-féodalisme s’appuie sur une forme de capital que je nomme le « capital cloud », et qui a tué le capitalisme : il ne s’agit plus d’un marché où les échanges sont libres mais de fiefs, qui permettent aux barons du XXIe siècle de nous enfermer à l’intérieur de leurs plateformes pour nous faire payer une rente éternelle.
C’est-à-dire ?
Les détenteurs du pouvoir, des hommes d’Église aux orateurs politiques, ont toujours été obsédés par la capacité à infléchir nos conduites. Mais jusqu’ici, ils ne disposaient pas des machines pour le faire.
Lorsque vous demandez à Alexa, l’assistant vocal d’Amazon, de commander du lait ou d’éteindre la lumière, vous pensez agir comme un maître qui donne des ordres à son serviteur. Mais, en réalité, vous apprenez à la machine à vous connaître dans un cycle de renforcement infini. Celle-ci ne vous lave pas le cerveau, mais elle a la capacité d’influencer peu à peu vos décisions, de changer la façon dont vous vous percevez vous-même.
Avec quelles conséquences ?
Cette dépossession tue la démocratie. Avec le capitalisme, il y avait encore une démarcation entre le temps travaillé et le temps chômé, où chacun était le maître de son univers. Avec le techno-féodalisme, vous trimez vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, et pour la première fois dans l’histoire de l’humanité vous accumulez du capital pour quelqu’un d’autre grâce à votre travail gratuit — chaque fois que vous postez une photo sur Instagram, que vous tweetez, que vous postez votre petite vidéo anticapitaliste sur YouTube, comme je le fais.
Pour paraphraser Rosa Luxemburg, le techno-féodalisme est une barbarie. C’est l’apothéose de l’aliénation. Ce n’est pas un argument purement moral: ce travail gratuit crée une crise macro-économique majeure.
Prenez n’importe quelle grande entreprise, comme Peugeot ou IBM : environ 85% de ses revenus sont consacrés aux salaires. Chez Facebook, ce chiffre se situe en dessous de 1%, et pourtant leurs salariés sont très bien payés. Pourquoi ? Parce que tous les utilisateurs de Facebook travaillent gratuitement en partageant du contenu. […]
Dans quelle mesure l’IA accélère-t-elle cette dynamique ?
Faiblement. Ily a beaucoup de bruit autour de l’intelligence artificielle, mais les algorithmes que nous utilisons depuis quinze ans en étaient déjà. Google n’a pas attendu le déploiement des modèles de langage de 2024 pour avoir un effet considérable sur nos vies. […]
Comment peut-on contrecarrer ce système ?
En tant qu’homme de gauche, mon projet serait d’imposer des restrictions drastiques sur la composition du capital de ces sociétés, au nom du bien commun. Le problème, c’est qu’aujourd’hui un seul pays a réussi à maîtriser les « cloudalistes » : la Chine. Il faut parvenir, nous aussi, à les imiter, mais sans le Parti communiste chinois. Je me refuse à croire que seul un régime autoritaire puisse servir l’intérêt général de ses citoyens.
Olivier Esquet. Télérama (Extraits). N° 3899. 02/10/2024