Mais pourquoi…

… un texte de chanson ne serait pas poétique…

Longtemps mise en musique, la poésie s’en est détachée dès le XVIe siècle. Aujourd’hui, des chanteurs comme Clara Ysé ou Arthur Teboul circulent joyeusement entre les deux disciplines.

Vous n’avez réclamé la gloire, ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants… »

Le 21 février 2024, pour escorter Missak Manouchian et ses compagnons résistants aux portes du Panthéon, le groupe de pop Feu ! Chatterton interprétait L’Affiche rouge. Une chanson de Léo Ferré de 1961, adaptée d’un poème d’Aragon publié en 1955, lui-même inspiré par l’ultime lettre de Manouchian à sa femme, en 1944.

Près de trois millions et demi de téléspectateurs découvraient ainsi cette énième version d’un texte lu, déclamé et chanté sans distinction depuis des décennies et que continuent de s’approprier des interprètes venus de tous les styles. C’est que du rap au slam, de la variété au rock, poésie et chanson s’entrelacent. Avec une vigueur qui semble même ces derniers temps se renouveler.

La tendance n’a pas échappé aux éditions Seghers dont la mythique collection Poésie et chansons, fondée en 1966, reprend du poil de la bête : en 2023, elle accueillait justement le premier recueil du chanteur de Feu ! Chatterton, Arthur Teboul, Le Déversoir, un best-seller immédiat au rayon poésie. Au printemps dernier, la maison a rempilé avec une édition augmentée du Déversoir, avant d’enchaîner sur des poèmes de Julien Baer et le premier recueil de Clara Ysé, Vivante. D

es chanteurs qui écrivent de la poésie ? Rien d’inédit, mais l’ébullition est suffisante pour rebooster les ventes d’un secteur traditionnellement confidentiel. Jean-Michel Dupas, directeur artistique des Printemps de Bourges, a saisi la balle au bond.

Pour son édition 2024, son festival a proposé, en marge des concerts, une atypique déambulation dans les dédales d’un édifice historique, le palais Jacques-Cœur, où l’on pouvait croiser Dominique A ou Mélissa Laveaux déclamant des poèmes sur fond musical. « Bourges a toujours défendu le mot, explique le programmateur. Il existe une continuité entre notre attachement à la chanson à texte et la volonté de proposer de la poésie au public. »

Brigitte Buffard-Moret, professeure à l’université d’Artois et spécialiste de la chanson poétique, il rappelle : « Les deux disciplines dialoguent depuis l’Antiquité. » D’Homère aux troubadours, la poésie a longtemps été « performée » à voix haute, mise en musique et chantée.
Prosaïque explication : il était plus facile de retenir les vers en les chantant.
Une astuce encore utile aux enfants pour apprendre l’alphabet, et qui explique les similitudes entre chanson et poésie classique : versification, rimes, importance accordée aux images, au rythme et aux sonorités.

Il faudra attendre le XVIe siècle pour que la poésie s’émancipe, les poètes estimant désormais avoir « suffisamment de moyens propres leur permettant de créer une mélodie des mots ». Les romantiques en feront une oeuvre à lire dans le silence de l’intimité. Au cours du XXe siècle, le mouvement surréaliste en délaissera même les codes formels, quatrains, rimes embrassées et autres alexandrins, au profit de la forme libre.

La rupture est consommée par les artistes contemporains, y compris ceux coiffés de la double casquette de poète-chanteur. Si elle écrit de la poésie « depuis toute petite » et a sorti son premier album l’année dernière, Clara Ysé sépare bien les deux activités : « Quand je compose une chanson, je commence par créer une mélodie au piano ou à la guitare. Cela modifie complètement le rapport au texte, car je dois laisser suffisamment d’espace à la musique. L’écriture poétique, elle, est sculptée dans le silence et doit tenir seule. »

Une exigence qu’analyse Brigitte Buffard-Moret : « Le rapport aux mots y est bien plus direct, ils sont pensés pour toucher le cœur sans avoir besoin d’une autre forme de soutien. »

Au contraire, poursuit-elle, pour apprécier le caractère poétique d’une chanson, il faut considérer l’alchimie complexe entre texte, mélodie, voix. « Prenons l’exemple de Barbara, appuie Joël July, maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille et spécialiste de la chanson française. Pris en eux-mêmes, ses textes ne sont pas des poèmes, même s’ils sont remarquablement bien écrits. En revanche, son œuvre, par son contexte et son interprétation, est indiscutablement poétique. »

Loin de se contenter d’habiller artificiellement les textes, la musique transforme l’écriture. Parfois pour le meilleur, remarque le chercheur, en évoquant Les Mots bleus, de Christophe : « Le travail du son et la performance du chanteur ont transformé un texte relativement plat et simple en une excellente chanson. Et peut-être même en une pièce littéraire ».

Pour autant, comment expliquer la récurrente circulation des artistes entre les deux formes ? Brigitte Buffard-Moret se risque à diagnostiquer un « complexe de Gainsbourg », en référence aux propos alcoolisés tenus par le chanteur sur le plateau d’Apostrophes en 1986. Face à un Guy Béart scandalisé, il qualifiait alors la chanson d’art « mineur ».

En se rapprochant de la poésie, les chanteurs chercheraient-ils à acquérir une nouvelle légitimité ? « La chanson a-t-elle vraiment à envier la poésie, que presque plus personne ne lit ou n’achète, alors que tout le monde se promène avec des écouteurs ? » interroge avec malice Joël July.

Il invite à relativiser les propos de Serge Gainsbourg : « Pour lui, la chanson est un art mineur car elle ne nécessite pas d’apprentissage, aussi bien pour celui qui l’écoute que pour celui qui la crée. Dans l’absolu, ce n’est pas nécessairement un jugement de valeur ».

Cela souligne une contrainte réelle et inhérente à la chanson : l’accessibilité : « Tout en travaillant le lexique, la syntaxe, les métaphores, la compréhension d’une chanson doit davantage que la poésie être à la portée de la première audition du grand public ». Si possible en trois minutes. « Parfois, et même souvent, ces contraintes nous aident à écrire », assure Clara Ysé.

Qu’elle chante ou qu’elle écrive, au piano ou dans le silence, celle-ci se réjouit de la palette des formes à explorer. Pour elle comme pour les autres artistes interrogés, pas question d’établir une hiérarchie. « Parfois, une phrase suffit. Un aphorisme contient tout ce qui devait être dit. »

D’autres fois, la beauté s’articule en refrains, donne envie de se lever et de danser sur une mélodie entêtante. « On ne travaille pas avec les mêmes matériaux, mais l’objectif est identique, conclut Clara Ysé. II s’agit d’échapper au langage utilitaire et de redonner du poids à la parole. De réparer une déchirure dans le langage et de faire lien avec le monde. »


Caroline Pernes. Télérama. N° 3896. 11/09/2024


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