Rodin n’a jamais vu la Porte de l’Enfer, qu’il avait mis tant d’années à sculpter. Il est mort avant que l’ensemble soit fondu. Il existe sur terre des tas de cavités souterraines, petites ou grandes, que les gens baptisent ainsi.
Porte de l’enfer, trou de l’enfer, gouffre de l’enfer. L’enfer est un trou sombre au fond duquel se trouve un mystère, ou peut-être rien. Plus le trou est profond, plus il paraît menacer les héros qui l’explorent.
À l’entrée, il est toujours plus ou moins écrit ce que Dante a lu (mais d’abord écrit) au-dessus de sa porte de l’Enfer, celle qui a justement inspiré Rodin :
« Par moi on va dans la cité dolente,
par moi on va dans l’éternelle douleur,
par moi on va parmi la gent perdue.
[…]
Avant moi rien n’a jamais été créé
qui ne soit éternel, et moi je dure éternellement.
Vous qui entrez ici laissez toute espérance ».
La plupart des enfants aiment cette frayeur annoncée, cette leçon de ténèbres. La plupart des adultes ne sont plus assez curieux, ni assez libres, pour jouer aux explorateurs et renoncer à toute espérance.
Ces jours-ci, tandis que brûle l’Amazonie, les incendies réduisant telle la tuberculose les capacités pulmonaires de l’humanité entière, on apprend que dans le nord-est de la Sibérie, chez les Iakoutes, une « porte des enfers » ne cesse de s’élargir et se creuser.
Large de 1 km, d’une profondeur de plus de 100 m, elle a triplé de taille en trente ans. Elle est due, comme les feux des tristes tropiques, au réchauffement climatique, comme eux elle contribue à l’accentuer : l’effet rejoint la cause, ce qui est peut-être une définition du cercle de l’enfer.
Les géographes l’appellent le cratère de Batagay. Il a la forme d’une raie. Vu du ciel, il peut faire rêver les plongeurs, pour qui la vision d’une raie manta conduit souvent à une forme de jouissance. Il est apparu dans les années 1960. Sa naissance et sa croissance sont dues à la fonte du permafrost, cette couche de terre jusqu’ici perpétuellement glacée. Comme un congélateur dans un film d’horreur, le permafrost conserve un nombre incalculable de carcasses et de cadavres.
Si j’ai bien compris, la vie de ce cratère ressemble en partie à celle des falaises mangées par l’érosion ou à celle des fossés que creusent les enfants dans un sable insuffisamment humide : les bords ne cessent de s’effondrer et, en s’effondrant, élargissent le fossé.
En partie seulement : sous terre, tout est friable, et les parois de la « porte des enfers » creusent en s’effritant. « Dans un commerce, c’est moche quand le fonds fond, poil aux pieds », chantait Boby Lapointe. Dans la nature aussi, poil à ce qu’il reste de démocratie.
D’où la question enfantine : quel enfer finira-t-on par trouver au fond du trou ?
Réponse : ce qui se trouve sous la surface.
Autrement dit, de la mort congelée en masse, par la grâce du réchauffement revenue à la vie, avec ses microbes, ses bactéries, son méthane, son CO2. Ainsi les humains, à commencer par les Iakoutes, mettront un peu plus le nez dans le cul d’une vache, l’éprouvette d’un savant fou, le jet de baleine d’un puits de pétrole.
Tout en regardant ailleurs, vers le bleu du ciel rempli d’avions et de satellites. Ou en songeant au Pr Otto Lidenbrock, qui dans le roman de Jutes Verne rejoint le centre de la Terre, son lac et ses monstres. Mais Lidenbrock et son neveu s’en sortent : en 1864, quand le livre fut publié, la vie n’était ni drôle ni confortable, mais l’humanité occidentale croyait dans le progrès, en son avenir.
La « porte des enfers » n’existait pas, sauf dans un roman d’Alexandre Dumas qui porte à peu près ce titre. La Sibérie était celle des romans et récits d’explorateurs russes : nature puissante, merveilleuse, indifférente, dangereuse, où l’homme n’avait pas encore Le premier rôle — celui qui finit, comme dans les mauvais films, par éliminer tous les autres.
Si l’on oublie un moment l’angoisse climatique, il est toutefois possible d’aimer ce trou qui grandit comme un poète peignant sa métaphore. Ces organismes vivants qui vont ressurgir et pourrir, dirait-on pas des vieux souvenirs intimes ou généalogiques qui, lorsqu’ils remontent, en se décomposant, envahissent et infectent la conscience des individus, des familles, des communautés, des pays qui les avaient mis au frigo ?
Moralité : il n’y a pas à creuser bien loin pour être en enfer. Il suffit de réchauffer la surface, de perdre toute espérance, et puis d’attendre.
Philippe Lançon. Charlie Hebdo. 18/09/2024