Après avoir révélé le scandale des Ehpad et déclenché l’affaire Orpéa, l’auteur des « Fossoyeurs » publie « les Ogres », un livre-enquête consacré à la course à la rentabilité dans le secteur des crèches privées. Et à ses conséquences désastreuses sur la prise en charge des tout-petits.
On maltraite nos bébés comme on maltraite nos aînés. Le journaliste indépendant Victor Castanet raconte avoir été alerté en février 2022 par un simple mail, qui l’invitait à s’intéresser aux grands groupes du secteur de la petite enfance.
Quelques mois plus tard, en juin, la mort d’une fillette de 11 mois, empoisonnée par une auxiliaire de puériculture dans une crèche People & Baby, l’a convaincu de se lancer « corps et âme » dans une enquête au long cours.
- En quoi le scandale concernant le secteur de la petite enfance résonne-t-il avec celui qui a frappé les Ehpad ?
Victor Castanet Nous sommes face à deux sujets sociétaux majeurs, qui concernent toutes les familles. Et dans les deux cas, les victimes sont particulièrement vulnérables : tout comme les personnes âgées, les tout-petits n’ont pas la capacité de dénoncer, d’agir ou de se mobiliser.
Elles méritent donc, plus qu’aucune autre, une attention journalistique. Par ailleurs, les similarités entre ces deux secteurs du care sont nombreuses. A commencer par le profil des salariés : des femmes (à plus de 90 %), peu diplômées, peu syndiquées, mal payées, effectuant un métier difficile et peu valorisé. Elles sont les forçats de notre époque, comme l’étaient les ouvriers de l’ère industrielle.
Ensuite, à l’instar de celui des Ehpad, le secteur de la petite enfance a connu un mouvement de privatisation qui a permis à de très gros groupes de se constituer, jusqu’à devenir de véritables multinationales.
- Les entreprises de crèches privées comptent quatre grands acteurs : Babilou, Les Petits Chaperons rouges, La Maison Bleue et People & Baby. Pourquoi votre enquête pointe-t-elle particulièrement du doigt ce dernier groupe ?
C’est celui qui est visé par le plus d’affaires, de plaintes et de procès. Depuis sa création en 2004, par Christophe Durieux et Odile Broglin, cette entreprise a toujours été dysfonctionnelle : ce sont ces dizaines de fournisseurs qui n’ont pas été payés ; c’est ce propriétaire qui fait le pied de grue devant une crèche dans l’espoir qu’un jour on lui verse les loyers qu’on lui doit ; ou encore ces fausses heures de présence de bébés, déclarées dans le seul but de capter plus d’argent public. Et aussi cette chaudière jamais remplacée, ou ces salariés qui ne touchent pas de treizième mois…
- Quels sont les impacts de ce fonctionnement « dégradé » sur la prise en charge des enfants ?
Le nombre d’incidents qui ont eu lieu dans des structures People & Baby est considérable. En rencontrant plus de 150 témoins – dont une cinquantaine d’anciens cadres de l’entreprise et des dizaines de familles –, j’ai pris conscience que ces pratiques, assumées par le siège, ont eu des incidences sur le terrain.
En cela, le drame survenu à Lyon en juin 2022 est très instructif. L’accusée avait été embauchée quelques mois plus tôt dans une crèche Babilou. Mais, constatant un certain nombre de fautes de sa part(difficultés à faire des transmissions, enfant laissé seul sur une table à langer…), la directrice a mis fin à sa période d’essai – au bout de cinq jours seulement ! Comment expliquer que cette femme ait pu se retrouver seule à faire l’ouverture d’une crèche People & Baby, quelques mois plus tard ?
- Comment les familles ont-elles vécu cette épreuve ?
S’il y a une chose qui les unit toutes, et plus particulièrement les mères, c’est un fort sentiment de culpabilité. Elles s’en veulent de ne pas avoir su interpréter, ou trop tard. Certaines m’ont même confié qu’elles n’ont peut-être pas voulu voir parce qu’elles travaillent et qu’elles n’avaient pas de mode de garde alternatif.
- Dans cette structure, mais aussi dans d’autres à travers la France, des alertes ont été lancées. Pourtant, les procès sont rares, et les condamnations quasi inexistantes. Comment l’expliquez-vous ?
Le fait que les parents accompagnent leurs enfants tous les jours peut laisser croire que s’il y a un problème, ils seront à même de le déceler. Mais la réalité est plus complexe, car les actes de maltraitance n’ont pas lieu sous leurs yeux. Et même quand des symptômes sont détectés, ils sont soumis à interprétation. Un bébé qui ne veut pas quitter ses parents, on se dit que c’est l’âge.
Une griffure ou une trace rouge peut être causée par un autre enfant. Faire le lien entre ces signaux et ce qui se passe à la crèche n’a rien d’une évidence. Et quand on y parvient, encore faut-il avoir des preuves, des témoignages, et que la justice se saisisse de l’affaire.
- Dans un pays comme la France, comment a-t-on pu en arriver à un tel niveau de maltraitance des tout-petits ?
L’Etat a une responsabilité immense. Deux décisions politiques ont poussé l’ensemble du secteur vers la voie du low cost. D’abord en 2004, quand face au manque criant de berceaux, Christian Jacob, alors ministre délégué à la Famille, permet aux crèches privées de bénéficier de subventions publiques.
Puis en 2014, avec la création du « taux de facturation », dont le but est d’optimiser au mieux cet argent. Pour en comprendre les effets, il faut savoir que le point pivot pour une crèche est son taux d’occupation. De lui dépend la rentabilité d’une structure.
Concrètement, plus les places sont occupées sur l’ensemble des créneaux horaires et plus ça rapporte. Il faut donc remplir à tout prix. C’est ainsi qu’au fil du temps une crèche de 20 enfants se retrouve, tous créneaux confondus, à en accueillir deux fois plus.
Dans ces conditions, sans embauche supplémentaire, le personnel est cantonné à la gestion des arrivées et des départs, sans possibilité de suivis individualisés. La crèche se transforme
Louise Auvitu. Nouvel Obs (Extraits) N°3130 – 15/09/2024
Une réflexion sur “Crèches privées – Faire du fric”