Étiqueté « Intellectuel »…

[…] À la faveur de l’affaire Dreyfus, « intellectuel » devient le nom de ceux dont les actes engagent la réflexion, gardiens de l’idéal républicain contre la presse d’argent, le sabre, le goupillon.

La droite alors les moque, leur reproche de trahir les traditions. Jusqu’à ce que ses propres plumes en viennent à revendiquer le titre, et à en dévoyer le sens, éminemment politique.

[…] Après la guerre de 1870, la peur de l’espionnage imprègne toute la fin du XIXe siècle. Dans la presse européenne abondent les chroniques de procès intentés à des « espions ».

Ladite « affaire Dreyfus » émerge dans cette conjoncture. Une enquête de police aurait établi, expliquent les journaux, que « l’attaché militaire allemand Schwartzkoppen » et le diplomate italien Panizzardi ont gagné « à leur solde » un officier français. À la mi-octobre 1894, les mêmes titres de presse jettent en pâture l’identité du félon au public. Deux mois plus tard, à l’unanimité, un conseil de guerre prononce Alfred Dreyfus coupable. Le voilà condamné pour haute trahison à la déportation en Guyane, à perpétuité.

L’antisémitisme — ou l’antijudaïsme — sature l’expression politique de la bourgeoisie parisienne depuis le milieu des années 1880. Édouard Drumont, qui a publié avec succès le livre La France juive en 1886 et cofondé en 1889 la Ligue nationale antisémitique de France (LNAF), sort le premier numéro de son journal, La Libre Parole, le 20 avril 1892.

L’armée française, y lit-on, compte trois cents officiers juifs, et chacun d’eux « trafique sans pudeur des secrets de la défense nationale ». […]

La motion que votent à leur congrès de Lyon en novembre 1896 les catholiques rassemblés sous le drapeau de la démocratie chrétienne montre bien l’esprit ambiant. Elle est digne de la réglementation adoptée par l’Allemagne du IIIe Reich et la France de Vichy : « Abolition du décret de 1791 donnant le droit de citoyen français aux Juifs ; abolition du décret Crémieux pour l’Algérie ; exclusion des Juifs de l’enseignement public, de la magistrature, des emplois administratifs et des grades dans l’armée, du commissariat de l’armée, des adjudications de fournitures ; application des lois pénales contre les monopoles et les accaparements ; publication des listes des commerçants juifs ; organisation de ligues locales contre les commerçants juifs (2). »

Trois ans sont nécessaires pour sortir de l’apathie qui suit la condamnation de Dreyfus. Le sénateur Auguste Scheurer-Kestner impulse le retournement. […]

Bientôt, Émile Zola suit Scheurer-Kestner […] Le 13 janvier 1898, le même Zola confie à L’Aurore — le journal de Georges Clemenceau — une lettre ouverte au président de la République, Félix Faure. Il y explique à nouveau combien Dreyfus a été victime d’une société imprégnée d’antisémitisme : « C’est un crime d’empoisonner les petits et les humbles, d’exaspérer les passions de réaction et d’intolérance, en s’abritant derrière l’odieux antisémitisme, dont la grande France libérale des droits de l’homme mourra, si elle n’en est pas guérie. »

[…] Le lendemain, le 14 janvier 1898, La Croix donne le ton des réponses […]. Selon le journal catholique, Zola est l’auteur d’un « factum injurieux ». Il a pris le commandement des traîtres à la nation : « Sait-on pourquoi, dans l’affaire Dreyfus, le Juif et le socialiste vont si bien ensemble ?… Parce que tous deux sont cosmopolites — l’un n’a pas de patrie, et l’autre n’en veut pas avoir. »

Dans L’Aurore du même jour, Clemenceau apporte son soutien à Zola. Il argue du respect d’un principe de société : « Les garanties de justice ne peuvent être supprimées à l’égard d’un seul sans que le corps social tout entier soit menacé dans son ensemble. »

En annexe, ailleurs dans le journal, une première série de « protestataires » exigent la « révision » du procès. Zola figure à leur tête, suivi d’Anatole France et du biologiste Émile Duclaux, le directeur de l’Institut Pasteur. Dans la liste, nombre d’universitaires et d’écrivains, Marcel Proust notamment.

Ces circonstances marquent le début de la vogue du substantif « intellectuel » dans la presse française. Le mot, jusqu’alors, servait surtout d’adjectif . Influent homme de plume, Henry Fouquier fut, à partir de 1896, l’un des journalistes qui l’utilisèrent avec régularité comme nom dans leurs articles, et commencèrent à le populariser.

Les intellectuels, considère-t-il, sont des individus dont les actes engagent la réflexion et qui théorisent leurs pensées. Dans le quotidien Le Rappel (6 février 1896), proche du radical-socialisme hérité de la révolution de 1848, il les décrit comme les dénonciateurs des « droits toujours grandissants de l’argent », droits édictés par la République et qui ne sont que « des abus commis en son nom ».

Le 4 septembre 1897, dans le même journal, il revient sur ces intellectuels pour les définir. Le désintéressement semble, selon lui, les caractériser. Ce sont « très rarement », conclut-il, des « hommes d’argent ». Leurs valeurs morales et leur intégrité constituent les seuls moteurs dans leur activité de citoyens. […]

« Cervelles détraquées », « criminelle naïveté »

Peu après, mais péjorativement, la référence aux intellectuels devient une rengaine dans les diatribes de la droite française. Ainsi, dans La Libre Parole (30 janvier 1898), ce cri de répulsion : « Nous n’aspirons pas à être des Intellectuels, nous nous contentons d’être intelligents. »

[…] Lors d’une conférence à Paris pour l’organisation nationaliste La Patrie française, le 17 juin 1899, René Doumic synthétise leurs traits essentiels : ils sont contre « l’idée de tradition », contre le principe d’autorité, et n’acceptent « ni hiérarchie, ni discipline ». Ce sont des « internationalistes », des « collectivistes ». De purs ennemis des valeurs de la France. […] Dans L’Action française (29 mars 1909), Henri Vaugeois, initialement défenseur de Dreyfus puis solide acolyte du nationalisme intégral de Charles Maurras, fustige ce qu’il appelle « la république dreyfusienne », où règne, selon lui, une « décomposition du goût ».

[…] Le 19 juillet 1919, le nationaliste Henri Massis lance dans Le Figaro un manifeste qu’il intitule « Pour un parti de l’intelligence ». Il faut que « l’élite intellectuelle », y est-il stipulé, prenne conscience de ses « devoirs » face au « bolchevisme », lequel détruit « nation, famille, individu ».[…]


Lionel Richard. Le Monde diplomatique. Aout 2024. Source (extraits)


Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.