- Est-ce la lourdeur étouffante des dernières semaines politiques ?
- La peur d’une faute de goût humiliante le premier soir ?
- Ou l’angoisse d’une ville plusieurs fois meurtrie ?
Depuis le succès de la cérémonie d’ouverture des JO, il flotte en tout cas sur la capitale un très rare air de fête. Des Parisiens qui avaient déserté le regrettent, paraît-il. Et partout les Français se passionnent pour ces sports parfois confidentiels qui font le plaisir des Jeux et dont témoignent les audiences record de France Télévisions. Comme si un couvercle de fonte s’était enfin soulevé. Ça y est, c’est parti et c’est permis : on a le droit d’en profiter.
Cette ferveur olympique dépasse toutes les attentes. Ce n’est pas le Club France, complet tous les soirs, qui le démentira, ni les visiteurs étrangers, ébahis par l’ambiance de Coupe du Monde qui règne dans les travées au moindre quart de finale alignant un athlète français. Il faut dire qu’il y a de la fierté.
Elle explose en « Marseillaise » époumonée dans les stades et sous les écrans géants. Elle s’expose dans les images, spectaculaires, des sites olympiques, qu’on n’en finit plus d’admirer : l’escrime sous la verrière du Grand-Palais, l’équitation dans les jardins de Versailles, le triathlon sur le pont Alexandre-HI ou le cyclisme dans les ruelles bondées de Montmartre.
Elle se réveille à toutes les victoires tricolores depuis la revanche de Pauline Ferrand-Prévot jusqu’au sacre du « roi Léon », en passant par le règne prolongé de Teddy Riner.
Mais pourquoi tant de… joie ? Il y a davantage que « Paris est beau » et les médailles qui s’additionnent en première semaine. Le ton a été donné par la cérémonie d’ouverture qui n’a pas seulement célébré l’histoire de France mais aussi ses valeurs, revisitées – liberté, égalité, fraternité, sororité, sportivité, festivité, solidarité. Il y a ce patrimoine national, certes unique au monde, mais auquel les Jeux redonnent vie.
Il y a cette ville-musée qui devient mouvement, au coeur d’un pays qui nous est apparu récemment si sclérosé, perclus de fractures et d’idées rances. Avec la cérémonie, « nous avons voulu raconter l’histoire d’une ville qui accueille le monde et qui fait parade de ses puissances imaginantes, des puissances qui sont le contraire de la force, puisqu’elles n’ont rien de martiales », explique son coauteur, l’historien Patrick Boucheron, dans un remarquable entretien à la revue « le Grand Continent ».
Si ces Jeux nous semblent jusqu’ici si réussis, c’est parce qu’ils rouvrent une perspective quand tout semblait figé. Pourrait-elle se poursuivre au-delà de la parenthèse olympique ?
Déjà, les esprits chagrins annoncent la rechute à venir, méprisant nos aveuglements soudains face aux tragédies, humaines et climatiques.
Mais nous ne sommes pas dupes ! Nul n’ignore que les violences au sein de notre société persistent, comme le prouvent les plaintes pour menaces de mort de Thomas Jolly et de la DJ Barbara Butch, victimes de cyberharcèlement.
Nul n’ignore non plus que l’olympisme rime avec nationalisme et que les Jeux de Londres, un succès eux aussi, ont précédé, de quatre ans, le Brexit. Nul n’ignore, enfin, que la fraternité black-blanc-beur de 1998 n’a jamais été qu’un slogan.
Mais parce que les élans et les joies collectives sont si rares, nous avons souhaité les explorer, cette semaine, sans trop d’arrière-pensées. Nous laisser aller, pour une fois, à parler des trains qui arrivent à l’heure. Et qui sait ? Sans doute en garderons-nous, comme peut-être la ville de Paris les statues des femmes illustres et la vasque de la cérémonie, une trace, une émotion à convoquer dans les moments difficiles.
C’est le voeu de Patrick Boucheron : « On a donné à voir une image qui nous montre que l’extrême droite ne peut pas gagner toutes les batailles, et que celle-là, elle ne l’a pas gagnée. Il faudra s’en souvenir. Pas simplement pour dire qu’on l’a gagnée, mais pour faire quelque chose de cette victoire fugace. » Parmi nous, les enfants au moins conserveront la mémoire intacte de cette ferveur. Et, pour beaucoup, s’inscriront au club de judo.
Flore Thomasset. Le Nouvel Obs. N° 3124. 08/08/2024
ça permettra peut être de réinscrire le sport obligatoire dans les écoles primaires, de former des profs, des médecins du sport, et de susciter effectivement des vocations, des mises à disposition de terrains, pour la pratique du sport..