Ne pas confondre…

... provocation et folie religieuse

La prière collective organisée sur l’esplanade des Mosquées le 23 juillet par le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, a été unanimement condamnée par la commu­nauté internationale comme étant une « provocation ». Et une preuve supplémentaire que l’extrême droite israélienne intégrée au gouvernement Netanyahou est raciste et suprémaciste.

C’est l’opinion commune, mais elle est un peu courte. Elle ne remonte pas aux causes premières, qui échappent à la logique de nos sociétés laïques, et encore davantage à celle des athées ou des agnostiques, pour qui il est aberrant de s’écharper sur la légitimité des juifs et des musulmans à prier sur des ruines qui sont pour l’islam un lieu saint et pour les juifs le mont du Temple, c’est-à-dire l’endroit où se situait, jusqu’à sa destruction par les Romains en 70 de l’ère vulgaire, le lieu le plus sacré du judaïsme, où officiaient les grands prêtres.

On peut effectivement penser que cette querelle repose sur des mythes, mais les mythes sont efficients, en politique. On meurt parfois pour eux, en tout cas, on se bat en leur nom. C’est ce que fait Ben Gvir, qui n’est pas un provocateur, mais, comme l’explique l’ancien Premier ministre israélien de gauche Ehud Barak, un messianiste. Pour comprendre son action, il faut partir d’un principe : le judaïsme n’est pas une religion du croire, mais du faire.
Chaque acte prescrit par la loi religieuse qu’un individu effectue contribue à son salut individuel mais aussi à celui, collectif, du peuple juif. Chacune des mitsvot (une mitsva est un commandement à respecter) accélère l’objectif de tout croyant : la venue de l’ère messianique.

Quand Ben Gvir se rend sur le mont du Temple, c’est le jour de deuil du 9 av (du calendrier hébraïque), qui commémore la destruction du second temple et, par extension, tous les malheurs ultérieurs du peuple juif : dispersion, Inquisition et pogroms, Shoah. De 1948 à 1967 en gros, il y eut un consensus, respecté même par les milieux sionistes religieux, pour ne pas provoquer en priant dans un endroit contesté.
Avec la réunification de Jérusalem et la reprise du contrôle du mont du Temple se produisit une dérive dangereuse consistant à interpréter la victoire militaire de la guerre des Six-Jours comme une intervention divine, une preuve que la création de l’État hébreu et le retour des juifs dans leur sanctuaire le plus vénéré marquaient le début de l’ère messianique.

Or cette ère a une particularité, comme toutes les fins des temps : elle affranchit des lois habituelles, elle libère de toutes les contraintes, elle marque la victoire définitive d’un protagoniste de la confrontation entre juifs et musulmans sur l’autre. Quand le Messie arrive, il ne peut à la fois subsister une mosquée et le troisième temple qui, dans la tradition juive, sera reconstruit.
C’est à cette reconstruction, à cette clôture de l’Histoire que travaillent Ben Gvir et les 2 000 personnes qui l’ont accompagné. Ils posent un acte, pas une provocation gratuite. Que cet acte soit politiquement dingue et susceptible de conséquences graves ne les ébranle pas, car ils ne sont plus dans la politique mais dans la théocratie, laquelle ne connaît pas les droits de l’homme.

Pour Ben Gvir comme pour le ministre Smotrich, qui affirme qu’il peut être légitime (religieusement) de laisser crever de faim les Gazaouis, chaque geste, chaque vote n’a de sens que dans l’optique du messianisme.
Prier sur l’esplanade des Mosquées est aussi pour eux une immense revanche sur l’histoire des persécutions du peuple juif, totalement instrumentalisée au service de leur cause : après des siècles de dhimmitude (Ben Gvir est d’origine irakienne) et de pogroms (Smotrich est d’origine ukrainienne), le courant messianiste entend dire aux musulmans et à l’opinion internationale qu’il peut braver le monde entier, car le temps n’est plus aux résolutions de l’ONU et à la résolution politique des conflits, mais à l’application de la loi divine.
Comme en vrai le Messie tarde à venir, ces gens n’ont en vérité que deux armes : la certitude absolue du croyant et la politique de la force. C’est-à-dire ce qui mène au pire.


Jean-Yves Camus. Charlie Hebdo. 21/08/2024


Une réflexion sur “Ne pas confondre…

  1. bernarddominik 23/08/2024 / 9h54

    Si la politique se base sur la loi divine, sachant que personne ne peut produire de document ayant la signature de Dieu Allah ou autre dieu, chacun peut dire ce qu’il veut. Et n’importe qui peut se réveiller de bon matin et dire « Dieu m’a dit qu’il me donnait Jérusalem « . Qui peut prouver le contraire ?

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