Au cœur de l’été, un tir frôle une oreille orange. Événement vite oublié, la tentative d’assassinat de Donald Trump nous rappelle à quel point les complotistes sont devenus paresseux.
Ce n’était vraiment pas passé loin, ce tir du 13 juillet 2024 sur Donald Trump à Butler, en Pennsylvanie. Enfin, si on accepte qu’il y a eu un tir, que l’oreille de l’ex-président a été effleurée par une balle, et que tout ce bazar était bien autre chose qu’une audacieuse mise en scène.
D’un autre côté, s’il s’agissait d’une conspiration démocrate pour éliminer un ennemi redoutable, on peut imaginer que les responsables y auraient apporté plus de soin… Toujours est-il que quelle que soit votre hypothèse favorite — complot de droite, complot de gauche ou déséquilibré solitaire — , le fait est que plus personne n’en a plus rien à cirer.
C’est là le fait le plus saillant de cet assassinat manqué : la rapidité avec laquelle il est tombé dans l’oubli, ou du moins le désintérêt le plus total. À cet égard, il y a sans doute quelque chose à en tirer. En effet, le thème de l’assassinat politique manqué est à l’origine de la recherche contemporaine sur le complotisme. Pour expliquer l’émergence des théories du complot autour de la mort de Kennedy, il était postulé qu’un événement aussi important attirait magnétiquement des explications proportionnelles, c’est-à-dire d’importance égale.
La thèse du tireur unique, habile et mal luné, sous les traits informes de Lee Harvey Oswald, était à cet égard insatisfaisante. Il fallait du plus lourd, du plus croustillant, du très sophistiqué : un complot donc. Cette thèse du « biais de proportionnalité », comme on l’a appelée, trouva un appui supplémentaire à la suite de la tentative d’assassinat contre Ronald Reagan, le 30 mars 1981 en pleine rue.
La cible ayant survécu, l’événement était moins « important » et se contenterait d’explications plus simples. De fait, tout le monde accepta sans peine que le seul responsable était John Hinckley Jr., un ahuri qui pensait impressionner l’actrice Jodie Foster en tuant le président.
Indispensable présomption de réussite
Il y a plus d’une centaine de théories du complot autour de l’assassinat réussi de Kennedy, et une seule pour la tentative contre Reagan (elle implique George Bush père, vice-président au moment des faits, mais en plus d’avoir été développée tardivement, tout le monde s’en fout).
Voilà qui nous enseigne une chose : les théories du complot comportent une présomption de « réussite » dudit complot. De plus, ce « succès » doit avoir un impact considérable sur l’ordre des choses, il n’y a pas de place pour l’approximation, le foirage ou la demi-mesure dans le complotisme.
Admettons. Mais de toute façon, ça, c’était avant. Ce que nous apprend l’assassinat manqué de Trump, c’est qu’il faut renoncer à toute forme de logique ou de proportionnalité avec le complotisme contemporain.
Le complotisme n’est plus ce qu’il était
Certes, Trump n’est plus le président. Mais c’est à plus forte raison qu’il faudrait donc s’attendre à une absence de théories du complot concernant le sort de sa malheureuse oreille. Ni président, ni mort, ni grièvement blessé, et le tireur étant identifié et neutralisé, il n’y a finalement pas grand-chose à « expliquer » par une cause particulièrement machiavélique et organisée qui ressemblerait à un infâme complot.
Mais évidemment, c’est tout le contraire qu’on a observé dans les quelques heures et jours suivant l’événement : des tonnes d’hypothèses complotistes qui partent dans tous les sens, à gauche comme à droite. Puis, tout aussi rapidement, plus rien, on est passé en un éclair à la séquence suivante.
Voilà un schéma plutôt curieux, si on s’en tient au « biais de proportionnalité » Ce n’est pas simplement que l’actualité va trop vite : le complotisme n’est tout simplement plus ce qu’il était.
Loin des « théories » d’antan, l’incident de l’oreille prouve qu’il est devenu une pratique éphémère et purement performative. Le complotisme ne sert plus à expliquer, il sert à s’exprimer. Même, et surtout, quand on n’a rien à dire.
Sebastian Dieguez. Vigoureuse. 16/08/2024
Dans un pays où les armes, même les plus mortelles, sont en vente libre, sachant qu’en démocratie on est incapable d’interner les fous paranoïaques, il y aura toujours, aux usa, des attentats contre des hommes publics, d’autant plus facilement qu’ils s’exposent.