Mise sous l’éteignoir…

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En un demi-siècle, la dynamique progressiste qui a mobilisé des générations d’amoureux de la nature, broyée par l’ultra-libéralisme autoritaire, a mué en épouvantail de toutes les régressions réactionnaires. […]

Quelques grandes plumes se passionnent déjà pour l’environnement, à l’instar de Marc-Ambroise Rendu dans Le Monde, qui se battra trente-cinq ans durant, avec succès, pour la « réouverture » de la Bièvre à Paris (1).

La « grande presse » a encore les moyens de former des « rubricards » qui deviennent des spécialistes reconnus d’un sujet, parfois durant toute leur carrière, écrivant des livres, animant des débats, à mesure que la question de l’environnement investit le champ politique, comme en atteste le premier « ministère de l’impossible », confié par George Pompidou à Robert Poujade en 1971.
La défense de la nature ce sont alors le commandant Cousteau, Alain Bombard, Haroun Tazieff (2).

L’après mai-68 verra décoller la question environnementale.
En 1972, le Printemps silencieux de Rachel Carson, puis le rapport Meadows, appuient en France les pensées de Jacques Ellul, Pierre Charbonneau, Ivan Illich… […]
Viendront le Larzac et le retour à la terre, les communautés et la traduction en français sous le titre de Catalogue des ressources du Whole earth catalogue américain, à partir de 1974. Cette même année, l’agronome René Dumont se présente à la présidentielle.

Au début des années 1980 la mobilisation du « combat Loire » sonne le glas des grands aménagements hydrauliques, préfigurant la lutte contre les mégabassines. […]. [Avec les] années 1980, Reagan, Thatcher et son « There is no alternative », l’envol du néolibéralisme, avant la révolution numérique dix ans plus tard, auront des conséquences majeures sur le secteur de l’information. Déjà l’image s’impose face à l’écrit. Fusions, concentrations, l’information devient une industrie comme une autre. C’est aussi l’avènement de la « com’ » qui imprègne la conversation publique.

Les années 1990-2000 voient ensuite émerger toute la complexité des sciences du climat et de la biodiversité. Il faut donc du temps, des moyens, des formations adaptées à la compréhension de cette complexité. Dans la même période, le journalisme devient un précariat multitâches auquel le public fait de moins en moins confiance.

Entrant en politique dans le courant des années 1980, une fraction du mouvement écologiste donne naissance à des générations de nouveaux apparatchiks verts, idiots utiles du « parti socialiste de gouvernement ». Faute de pouvoir s’opposer au mouvement général de destruction productiviste, ils s’abimeront en réformettes sociétales aussi ineptes que risibles.

Un demi-siècle après ses balbutiements, l’écologie est passée dans la lessiveuse ultra-libérale. […] Tout est vert, les centrales nucléaires, le charbon, le ciment, les autoroutes, les voitures, les lessives, les couches-culottes… Les steaks sont « veggie », le vélo ultratendance… enfin dans les métropoles.

[…] alors que la question environnementale gagne les faveurs de l’opinion publique, les tenants du vieux monde, promoteurs forcenés du technosolutionnisme forgent le concept d’« écologie punitive » qui fait florès. Les manifestations pour la défense de l’environnement sont criminalisées, assimilées à du terrorisme.

Les mots perdent leur sens, l’image et la « com’ » règnent en maîtres, peu importe leur véracité, personne n’est là pour les vérifier. Aujourd’hui, en France le nombre de communicants a dépassé celui des journalistes. Des sites spécialisés inondent les medias de communiqués de presse clés en main et d’offres d’interviews exclusives de dirigeants de start-ups « inclusives, innovantes et biosourcées ».

La presse écrite est en état de mort clinique. Il ne reste plus que quelques dizaines de journalistes spécialisés dans les questions environnementales qui peuvent encore faire leur travail correctement (le service Planète au Monde, Mediapart, Actu-environnement…) La presse spécialisée agonise. […]

Les réseaux sociaux et les stories sur Instagram nous tiennent lieu d’agora. […]

Pour l’écologie, ses théories premières tant évidentes sont maintenant dévoyées, piétinées, accaparées par le système et transformées pour satisfaire l’économie mondiale, le capital.


Marc Laimé. Le Monde diplomatique. Source (Extraits – Sauf erreur en lecture libre)


  1. La rivière, affluent de la Seine, avait été totalement recouverte au début des années 1950.
  2. Respectivement explorateur océanographique, biologiste et volcanologue.

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