Il s’y voyait déjà… Un consortium composé de Capgemini, Thales, Atos (via son entité Eviden) et HeadMind Partners s’était positionné pour répondre à l’énorme appel d’offres cyber lancé par l’État en septembre 2023.
A la clé : 250 millions d’euros pour conseiller, expertiser et former en sécurité informatique tous les ministères, à l’exception de celui des Armées. Un enjeu de taille, au moment où le parquet de Paris ouvre une enquête à la suite des attaques ayant visé plusieurs ministères en mars.
Pour séduire celui de l’Agriculture, chargé de départager les candidats, le petit groupe avait dégainé une arme fatale : le soutien du président du Campus Cyber. Dans une lettre du 6 septembre, Michel Van Den Berghe louait cette union « qui fait pleinement écho à l’impérieuse nécessité (…) de renforcer durablement l’écosystème français de cybersécurité ».
Les quatre boîtes, en effet, sont toutes actionnaires et locataires du Campus Cyber, voulu par Macron en 2019. Ouvert en 2022, cet établissement rassemble, dans le quartier de la Défense, 140 entreprises de cybersécurité ayant pour objectif de vanter l’expertise française en la matière.
Le hackeur a ses raisons…
Las ! le 25 juin, le ministère de Marc Fesneau a fait bugger ce bel idéal en préférant le canadien CGI et le français Wavestone au consortium made in France. Ironie de l’affaire : Wavestone, boîte de conseil forte de 5500 salariés, est, elle aussi, logée au Campus Cyber de la Défense. Une querelle de voisinage ?
En matière de « qualité des solutions » et de « compétence des équipes » — deux des trois critères de sélection —, les deux candidats sont arrivés ex æquo. Seul le prix de CGI-Wavestone, 30 % moins élevé que ses concurrents — et même 8 % moins cher que lors du précédent marché, en 2019, malgré l’inflation —, a permis au duo de rafler la mise.
Le rabais consenti a fait disjoncter le consortium issu à 100 % du Campus Cyber.
Dans un courrier au ministère de l’Agriculture daté du 1ᵉʳ juillet, Jean-Marc Bianchini, le directeur général de Thales Cyber Solutions, s’étonne de l’« offre anormalement basse » de ses concurrents, et même d’une solution carrément « irréaliste et incompréhensible ».
Le ministère de l’Agriculture, lui, défend son choix et affirme au « Canard » que « l’offre du groupement CGI, moins onéreuse, n’a pas paru manifestement sous-évaluée ». La boîte canadienne n’a pas émis de commentaire auprès du Volatile. Wavestone, son acolyte français, non plus. Et les perdants n’ont pas poussé la contestation plus loin, par crainte d’être définitivement blacklistés par le gouvernement.
« Qu’on ne me parle plus de souveraineté numérique quand le Health Data Hub (les données de santé) revient à Microsoft, la gestion du système d’information d’EDF pour son parc nucléaire au cloud d’Amazon (AWS) et la sécurisation des ministères à CGI », continue pourtant à s’emporter l’un des candidats malheureux : « Si même le gouvernement ne choisit pas les acteurs du Campus, comment les vanter à l’international ? » ajoute celui qui voit les acteurs de la tech française réduire peu à peu leur surface de location au sein du bâtiment de la Défense — Wavestone au premier chef, pourtant heureux co-vainqueur de l’appel d’offres.
Sa présence au Campus Cyber ne lui aurait rien rapporté, sinon l’acrimonie de ses voisins ? De quoi donner raison aux détracteurs de l’autoproclamé « lieu totem de la cybersécurité », qui ne le perçoivent que comme « une simple opération immobilière ».
Pour redorer le blason du Campus Cyber, son président a été fait chevalier de la Légion d’honneur, le 3 juillet. Pas sûr que cela suffise à redonner du lustre à la filière française de la cybersécurité…
Fanny Ruz-Guindos. Le Canard enchaîné. 21/08/2024