[…] La lutte contre la solitude constitue un laboratoire des politiques de protection sociale publiques-privées en vogue depuis le début des années 1980 dans les sociétés capitalistes : la mobilisation générale contre l’isolement est l’œuvre conjointe d’administrations toujours plus enclines à réduire leurs dépenses et d’associations de solidarité, d’entreprises et d’organisations philanthropiques soucieuses de communiquer sur leurs propres vertus.
Toutes alertent sur les dangers inhérents à la solitude (dépression, suicide, pathologies chroniques, etc.), proposent des « bonnes pratiques » et imposent un discours ambiant : des jeunes absorbés par les réseaux sociaux aux vieux délaissés en maisons de retraite, la solitude toucherait tout le monde, sévirait partout et se propagerait comme une « épidémie » : la « maladie du siècle ».
Pour ces institutions, ne pas rater le train de la solitude revient à investir dans une cause consensuelle et économique. […]
« Ignorer le fardeau économique croissant de la solitude n’est plus soutenable », lisait-on dans Le Monde le 4 janvier dernier.
Un collectif de chercheurs, de professionnels de santé et de politiques y rappelait que « 15 % des Français se déclarent seuls la plupart du temps » et encourageait la promotion des « meilleures pratiques et ressources pour offrir un environnement social sécurisant dès le plus jeune âge ».
Une définition du problème prédomine, largement fondée sur le procès en incompétence instruit contre une certaine catégorie de la population : les dépossédés, incapables de faire de la solitude une force de vie.
Chez eux, la solitude serait surtout une corde de plus à leur arc de misère.
Ainsi les alertes médiatiques s’accompagnent-elles bien souvent de recommandations sur la nécessité de « retisser » le « lien social ». […]
Au grand mal les petits remèdes : les instances officielles créées pour juguler le problème se limitent pour l’heure en France à l’échelon des politiques locales — « services isolement » dans les mairies, partenariats entre municipalités et associations, etc. L’effet se voit ainsi dissocié de ses causes, de l’éducation au travail, en passant par les services publics, comme si la focalisation sur la « coupure sociale » exprimait la dénégation des causes politiques, économiques et géographiques de la solitude.
Paradoxalement, l’apparente sollicitude des pouvoirs publics pour les personnes isolées voisine avec un autre discours : celui des cadres et des personnalités qui, tout au contraire, cherchent à se retirer de la société au moyen de balades solitaires à cheval, à pied sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle ou au sommet des montagnes. En affichant ce goût des robinsonnades distinguées, ils résolvent leurs difficultés non pas dans le tissage du « lien social » mais en s’en déprenant. […]
Cette comédie du dénuement ne conduit pas seulement au dialogue passionnant avec soi, mais aussi à la forme d’« ensauvagement » à laquelle aspirent les élites (l’autre est réprimée par la police) : le seul type d’existence à la mesure de ce que ces hommes donnent au monde est la vie sauvage.[…]
Objet de commisération ou d’exaltation, les solitudes restent l’affaire des puissants. Ceux qui cultivent l’isolement fécond vivent dans le même monde que les architectes de la lutte, parfois stérile, contre la rupture du « lien social ». Pendant qu’eux jouissent de la meilleure compagnie qui soit — là leur —, les esseulés économiques et sociaux devront se contenter des liens qu’on leur impose, car, pour ce qui les concerne, il vaut mieux être mal accompagnés que seul avec eux-mêmes.
Sylvain Bordiec, Sociologue. Le Monde diplomatique. Source (Courts extraits)