Durant la quinzaine olympique, on les a admirés sous toutes les coutures.
Épais ou longilignes, tout en épaules ou en cuisses, mais toujours affûtés : les corps des athlètes. Il est à la fois leur potentiel et leur fragilité. Ils le musclent, l’étirent, le tordent, le poussent et le stimulent pour l’amener à des performances presque inhumaines.
Et certains en soignent l’apparence dans le moindre détail — maquillage, tatouages, épilation, ongles, cheveux. C’est tout le paradoxe du sport de haut niveau : tenir tant à son corps et en même temps le malmener.
Vivons-nous une « nouvelle révolution sexuelle » ?
De quelles injonctions avons-nous réussi à nous débarrasser… vraiment ?
Car Mai-68 – avec son slogan anarchiste « Jouir sans entraves » — a en partie échoué à engendrer la libération qu’il prônait. Il n’a pas empêché les pires dérives envers les plus jeunes, ni permis de remettre en cause l’axiome inégalitaire « homme désirant/femme désirée ».
Un demi-siècle plus tard, #MeToo nous parle de consentement et nous donne une chance de rééquilibrer les rapports femmes-hommes. Des injonctions tombent : « Après des années d’hypersexualisation de la société, les décennies 2010-2020 marquent bien l’amorce d’un nouveau cycle où la contrainte à avoir une vie sexuelle pour faire « plaisir » ou « comme tout le monde » se fait moins forte », résumait l’Ifop en février, dans une étude sur la « récession sexuelle » (rien de moins).
Les conservateurs, partisans du « réarmement démographique », s’en inquiètent ?
Réjouissons-nous, plutôt, d’entrer dans une nouvelle ère du plaisir, plus personnel et surtout plus créatif. Fini les chorégraphies compliquées, les passages obligés, les pratiques imposées : les Français repartent à la découverte de leur corps. A nous de jouer…
Si on le peut. Car le chemin reste long. Sans même parler des violences sexuelles, plus d’une femme sur deux déclare encore, dans cette enquête, qu’il lui arrive de faire l’amour sans en avoir envie.
On peut se féliciter que ce chiffre soit en baisse — en 1981, 76 % des femmes se forçaient parfois — , mais on peut aussi, ou surtout, s’en émouvoir. À quel rapport de forces, sociétal et intime, ces femmes cèdent-elles quand elles ne s’autorisent pas à dire non ? À quelle peur, de leur partenaire ou de son regard, se soumettent-elles ?
La question dépasse celle de la sexualité. C’est une affaire politique, et d’éducation, qui commence en réalité très tôt : comment apprendre à nos enfants à aimer leur corps ? Pas seulement à l’entretenir et à le maintenir en bonne santé. Mais à l’aimer vraiment. À le connaître, le choyer, le respecter et le faire respecter.
À pouvoir véritablement dire et se dire : « Mon corps m’appartient… » Parce que c’est la première étape du plaisir, sa condition nécessaire. Mais aussi parce que c’est un puissant levier d’émancipation. Pour nous comme pour les athlètes, notre corps est notre possible : celui d’aimer en ayant conscience de soi, d’être au monde et de le parcourir, de s’affirmer et de se réaliser, d’enfanter, oui, si on le désire.
Le respect, on l’apprend tardivement, alors que c’est plus jeune, sans doute, qu’il nous serait le plus précieux. Car la violence qui emplit les cours de récréation, quand des enfants se jaugent, se jugent et se blessent, est redoutable. Trop gros, trop rond, trop maigre, trop blanc ou trop noir, trop découvert aussi : comment rompre avec ce cercle de dénigrement qui façonne des générations de complexés, d’anxieux, de mal-à-l’aise ?
Avec l’âge, c’est le ventre qu’il faudra aplanir, la peau qu’il faudra repulper. Et c’est seulement plus tard, dans la maturité et parfois la maladie, qu’on prend la mesure de ce que l’on doit à nos corps. À ses frissons, dans la sensualité et l’émotion. À ses puissances et à ses adaptations. À ses alertes et à sa résilience. S’il ne fallait garder qu’une injonction, positive, ce serait celle-là : il faut beaucoup aimer nos corps.
Flore Thomasset. Le Nouvel Obs. 15/08/2024