Mon chant sera court.
La fin du monde va vite, il me faut aller plus vite encore et la doubler, faire s’ouvrir sur la page ce qui s’appelle une âme, la tienne.
C’est tout ? dit le silence. Oui, c’est tout pour l’instant, pour cette page. Une rencontre est absolue, ou bien ne se fait pas. L’absolu est corne d’abondance, un infini versé à mes pieds. Les vingt ans à venir feraient comme vingt secondes.
Oh, l’habileté des prêtres, ces mauvaises façons d’apprivoiser l’âme et de claquer sur elle les deux mains d’une grosse bible, comme sur un moustique. Merveille des humains qu’aucune technique ne capture ! Chevaux sauvages, poèmes en loques, nuages ivres !
Ne me demandez pas ce que je fais mais plutôt ce à quoi je demande un secours. Cette nuit un livre, publié en 1949. Son papier tombe en poussière. Je l’ouvre, il me recueille. Héliopolis de Jünger. Mes mains se font légères pour ne pas blesser les ailes fanées des pages.
Raconte-moi une histoire, c’est pour ne plus mourir, sais-tu.
Ramène-moi chez moi. Les heures en bronze de la nuit sont des divinités cruelles.
Bouscule-les de leur socle avec une seule de tes phrases, avec le calme de ta voix qui est bien plus que l’histoire, bien plus que les mots.
Te lire est entrer chez un marchand de tapis précieux dans un arrondissement silencieux de Paris.
Chaque phrase s’étale devant moi comme un tapis aux motifs lumineux, chaque nouveau tapis déroulé sur le sol apparaît plus riche que le précédent, et la boutique s’agrandit chaque fois, repousse ses murs, devient plus large que le monde.
« Désormais, je crois que le poète est le seul à pouvoir apporter une solution… » Ta voix est une poignée de fleurs jetée dans la rivière, elle est ce fluide plus vital que le sang : la confiance.
L’irraisonnable confiance envers ce qui murmure derrière le rideau rouge du sang — la petite troupe des anges qui jouent comme jouent les enfants dans une éternité de vie.
Christian Bobin. Recueil « Le murmure ». Éd. Gallimard.