Les fonctionnaires sont-ils trop nombreux ?

Entretien avec Émilien Ruiz

  • Le gouvernement et LR font entendre un discours virulent à propos du nombre de fonctionnaires jugé trop important.

Oui, les racines sont d’autant plus anciennes qu’on a, au moins depuis la Révolution française, toujours dénoncé leur nombre. Mais la séquence actuelle est d’autant plus intéressante qu’elle peut faussement donner l’impression de positions différentes entre le gouvernement et LR.

Ces derniers ont repris, dès 2020, les dénonciations de « l’État obèse » (Bruno Retailleau) puis appelé à « rompre avec l’État nounou » (Jean-François Copé et Éric Woerth) pour, enfin, proposer des réductions massives pendant la campagne présidentielle de 2022 (Éric Ciotti et Valérie Pécresse). Sur une ligne proche jusqu’en 2019, le gouvernement a changé de position avec l’arrivée d’Amélie de Montchalin puis de Stanislas Guérini à la fonction publique. Le nombre n’était plus l’enjeu présenté comme central, remplacé par l’efficacité sur le terrain. Ces positions sont toutefois plus proches qu’il n’y paraît.

D’abord parce que dénoncer les « fonctionnaires des circulaires » comme Emmanuel Macron en 2017, « l’administration administrante » comme Valérie Pécresse en 2022 ou le « tabou des licenciements » comme Stanislas Guérini en 2024, revient à une même logique. Celle d’une distinction entre des « bons » et des « mauvais » fonctionnaires, dans une vision stéréotypée très ancienne d’agents fainéants et indéboulonnables.
On peut faire remonter ces représentations jusqu’au XIXe siècle, avec les employés de Balzac ou les ronds de cuir de Courteline par exemple. Elles parlent facilement à quelqu’un qui se serait trouvé un jour devant un agent public tatillon, désagréable ou peu investi.
Les mobiliser politiquement permet d’alimenter les velléités de remise en cause du statut des fonctionnaires. Or, au-delà du nombre, c’est le statut qui, depuis plusieurs années, est la cible des réformes.
Ensuite parce que le refus de désigner les secteurs d’intervention qui pourraient concrètement être visés par des politiques de réduction est un deuxième point commun. Cela renvoie à la crainte du coût politique qu’il y aurait à énoncer clairement une vision perçue comme en contradiction avec un attachement présumé de l’électorat aux services publics.
Cela participe d’une dépolitisation des discours sur les politiques budgétaires qui remonte au milieu des années 1990, quand Alain Juppé (RPR) puis Claude Allègre (PS) appelaient à « dégraisser » la fonction publique.

  • On s’attend à ce que la droite se montre hostile à la fonction publique. Par-delà les images qu’on peut avoir, qu’en fut-il effectivement à quelques moments-clés comme celui du statut de 1946 ou celui des années 1980 ?

L’hostilité de la droite a été fluctuante depuis le XIXe siècle. En l’occurrence, les moments que vous citez ne sont pas ceux des oppositions les plus fortes. Prenons 1946. L’adoption du statut est souvent présentée, d’abord par ses partisans et plus tard par ses opposants, comme une victoire communiste. C’est en partie vrai puisque Maurice Thorez (PCF) et Jacques Pruja (CGT) en furent des chevilles ouvrières essentielles.
Mais c’est oublier que la loi finalement adoptée n’est pas exempte de modifications proposées par la CFTC et l’administration (et notamment du directeur de la fonction publique, Roger Grégoire). Son rapporteur, le député MRP Yves Fagon, a d’ailleurs obtenu l’unanimité du vote à l’Assemblée.

Mais c’est aussi parce « la droite » est une formulation un peu englobante : en pratique, selon les tendance conservatrices ou libérales, le rapport à l’État et à ses agents est différent. […]

  • À l’inverse, du côté de la gauche, est-on toujours pour « plus de fonctionnaires » ?

Loin de là ! Pendant longtemps, radicaux-socialistes et socialistes, réformistes comme révolutionnaires, s’entendirent pour dénoncer « le fonctionnarisme ». Dans une sorte de raisonnement symétrique à celui de la droite antirépublicaine, il s’agissait alors principalement de dénoncer le maintien en poste d’agents monarchistes ou bonapartistes. En 1885, le radical-socialiste Charles Beauquier fustigeait ainsi dans la Revue socialiste les « alluvions de parasites » qui s’étaient « superposés » dans l’administration au fil des changements de régimes.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier les fondements antiétatistes du socialisme français. En 1895, Jean Jaurès affirmait, dans la même revue, une position radicale : « que le patron s’appelle État ou Schneider, c’est toujours la même dépendance et la même misère ».
[…] Les seules affirmations vraiment explicites d’un « pas assez de fonctionnaires » me semblent dater des années 1970-1980, entre le programme commun et l’alternance de 1981.


La gauche s’est ensuite progressivement désinvestie de ces enjeux et, pour partie, convertie à l’impératif de maîtrise des dépenses et de stabilisation des effectifs (comme l’a bien montré la séquence 2012-2017).
Depuis 2022 la donne semble changer, comme en témoigne une tribune publiée en avril par Clémentine Autin dans le NouvelObs, justement titrée « Il n’y a pas assez de fonctionnaires ! ». […]


Propos recueillis par Guillaume Roubaud-Quashie. Revue : « Cause commune » n° 39 • juin/juillet/août 2024


Une réflexion sur “Les fonctionnaires sont-ils trop nombreux ?

  1. tatchou92 19/07/2024 / 15h26

    Merci pour la publication de Guillaume, un ami très cher et chaleureux, par ailleurs Directeur du Moulin de VILLENEUVE, l’ancienne propriété de Louis ARAGON et d’Elsa TRIOLET.

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