Ne pas perdre de vue que l’extrême droite
n’a jamais été si proche du pouvoir.
Philosophe politique et observatrice hors pair de la chose publique comme de notre santé démocratique, Myriam Revault d’Allonnes s’est penchée ces dernières années sur la post-vérité, la mort de la critique et la nature du macronisme.
Brouillage des repères politiques, brutalisation du débat, lepénisation des esprits… La percée historique du Rassemblement national (RN) n’est pas étrangère au bilan qu’elle dresse de sept années de présidence Macron.
- Le sursaut contre l’extrême droite a finalement eu lieu. Quel sentiment vous a traversée à l’annonce des résultats de ces élections sous tension ?
Après le choc de la dissolution, puis l’anxiété des deux tours, je suis habitée comme beaucoup par un grand soulagement. Quelle divine surprise ! Non seulement le RN n’a pas obtenu la majorité absolue mais il se trouve en troisième position derrière la gauche et Ensemble. Les citoyens ont répondu à une obligation au sens fort du terme, morale et politique, souvent contre leurs convictions, pour faire barrage au RN. C’est une victoire de la conscience civique.
Mais il ne suffit pas de mettre un bulletin dans l’urne pour contrer l’extrême droite ; c’est dans les têtes que le barrage doit avoir lieu. Le soulagement dû à ce sursaut ne dissipe donc pas l’inquiétude devant le « lepénisme d’atmosphère » qui s’est installé depuis des années et auquel beaucoup ont contribué. N’oublions pas que le langage de l’extrême droite (« ensauvagement », « décivilisation », « droits-de-l’hommisme », « immigrationniste »…) a été utilisé à tort et à travers par le président de la République.
Des intellectuels conservateurs ou réactionnaires, abondamment relayés par les médias de droite, ont focalisé le débat public sur les questions identitaires et l’ont saturé de mots fourre-tout (« wokisme », « intersectionnalité », « islamogauchisme »…) empêchant toute pensée critique. La démocratie commence à s’effondrer quand elle se met à parler le langage de ceux qui travaillent à sa perte en vidant les mots de leur sens.
- Avec 143 députés, le RN a fortement accru son nombre de sièges à l’Assemblée nationale. Autrement dit, la « grenade » lancée par Emmanuel Macron est toujours dégoupillée. Quels risques cela fait-il peser sur la démocratie ?
Il faut rappeler que l’accession du RN au pouvoir – même si elle n’est pas à l’ordre du jour – ne signifierait pas un changement de gouvernement ou de majorité, ce serait un bouleversement qui nous ferait sortir du cadre démocratique.
La démocratie est le régime où le peuple est souverain. Ce principe organise les modalités spécifiques du pouvoir à travers un ensemble d’institutions, à commencer par le suffrage universel. Mais la sanction électorale ne suffit pas à elle seule.
La démocratie est inséparable de la force de l’Etat de droit : elle implique un équilibre des pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire), afin que soient constitutionnellement protégées les libertés fondamentales. Elle suppose aussi que la contradiction publique des actions du pouvoir soit considérée comme légitime : il y va de la liberté de la presse, de la liberté d’expression, de l’épreuve de la discussion par le pluralisme des partis ou le débat dans l’espace public.
Or nous savons que les régimes d’extrême droite s’en prennent directement à ces fondements. Une fois élus, les gouvernants considèrent que les électeurs leur ont délégué, voire abandonné, l’exercice du pouvoir. Nourris par une vision fantasmatique de l’unité et de l’identité du peuple, ils tentent de faire coïncider de manière immédiate le « Peuple-un »et le pouvoir du chef et entreprennent de se débarrasser des médiations institutionnelles et des contre-pouvoirs. Seulement le peuple souverain n’est pas un rassemblement d’autochtones : il est constitué de citoyens libres et égaux.
Lorsque le Rassemblement national met au centre de son projet la préférence nationale (qui est anticonstitutionnelle), la lutte contre l’immigration et la suppression du droit du sol, il manifeste avec une clarté aveuglante qu’il est habité par ce fantasme de l’unité et de l’homogénéité. Et ce n’est pas parce qu’il arrive en troisième position à l’Assemblée que les tentations autoritaires et illibérales ne sont plus d’actualité. La porosité de nos démocraties est grande, comme en témoignent certaines dérives sécuritaires.
- Malgré certaines répugnances pour l’alliance avec La France insoumise (LFI), les électeurs de gauche ont fait preuve d’une grande discipline dans les reports de voix…
Le dilemme qui s’est posé et se pose encore à la gauche n’est pas celui d’une alliance « contre nature » – expression également reprise par Jordan Bardella à propos des éventuels désistements des macronistes en faveur du Nouveau Front populaire (NFP) entre les deux tours – mais celui d’une morale ou d’uneéthique de l’urgence, habitée par le tragique de l’action. Le sociologue allemand Max Weber rappelait que l’action politique est inséparable d’une « éthique de la responsabilité » qui contraint l’homme politique (mais il en va de même pour les citoyens) à répondre des conséquences possibles de ses décisions. On ne peut se satisfaire du « ni… ni… » pas plus que du « en même temps ». C’est tout aussi vrai aujourd’hui quand on constate la violence qu’ont su se faire des électeurs de gauche en votant pour leurs adversaires politiques (ce dont a bénéficié par exemple Elisabeth Borne…).
Il faut être lucide sur les problèmes réels que pose l’antisémitisme d’un certain nombre d’insoumis et sur la part qu’ils ont prise dans la brutalisation de la vie politique. Tout cela est préoccupant et doit être réglé sur le fond. On doit alors d’autant plus se défier d’une instrumentalisation de ces problèmes cruciaux par la droite ou l’extrême droite : par un effet de bascule, elle banalise la violence des positions du Rassemblement national et permet à une partie de la droite de préparer des accommodements à venir.
Ce genre de retournement empêche de saisir la gravité des problèmes et il n’est pas étranger à l’usage d’un vocabulaire galvaudé : on se demande bien ce que peut signifier dans la bouche de Jordan Bardella le mot « existentiel » [pendant la campagne, il avait déclaré que « l’extrême gauche constituait] une menace existentielle », NDLR]. Ce n’est pas l’alliance de gauche qui pose un problème « existentiel », c’est l’accession au pouvoir du RN.
- Vous avez vu et décrit très tôt les aspects pervers du macronisme. Quel bilan tirez-vous de ces sept années de mandat ?
Dans « l’Esprit du macronisme » (2021), j’avais analysé non pas tant la « doctrine » (l’expérience a confirmé qu’elle n’existait pas) que ce que pouvait bien recouvrir son caractère insaisissable. J’avais interprété sa plasticité (le « en même temps », le « ni droite ni gauche » ou « à la fois droite et gauche », l’invocation du « nouveau monde »…) comme le symptôme d’une rationalité néolibérale mettant en avant la réussite individuelle et la rentabilité de l’action, au détriment des valeurs de solidarité, de fraternité et d’intérêt collectif.
Lors de la pandémie de Covid, certaines inflexions du discours avaient laissé entrevoir la possibilité d’une réorientation de cette politique managériale. Force est de constater qu’il n’en a rien été et que la pratique verticale (jupitérienne et solitaire) du pouvoir s’est renforcée. La répétition des formules incantatoires et creuses, les pseudo-consultations citoyennes jamais suivies d’effets, les appels au « renouvellement » (de quoi ?) ont plutôt mis en lumière une vacuité étrangère à la chose publique.
En introduisant la confusion dans les esprits, le macronisme a renforcé les processus de dépolitisation et de dédémocratisation déjà à l’oeuvre dans notre société. Il a effacé la réalité des conflits qui structurent l’existence démocratique, il a obscurci les priorités, les choix, les enjeux de société.
Cette nébuleuse idéologique est aussi le sol sur lequel prospère l’extrême droite. Il n’est pas étonnant que lors du vote de la loi sur l’immigration, Marine Le Pen ait pu déclarer que le RN avait remporté la bataille des idées et progressé à la fois dans les urnes et dans les « coeurs ». Il faut espérer que le vote du 7 juillet permettra de retrouver une certaine clarté politique.
- Avec 168 députés, Ensemble a limité ses pertes, notamment grâce aux désistements des candidats et aux reports des voix de gauche. Mais Emmanuel Macron apparaît plus isolé que jamais. Cette fin de règne, sous la forme d’une dissolution concoctée par une équipe d’apprentis sorciers, est-elle la conclusion logique de sa politique ?
Je ne sais pas si cette dissolution a été l’oeuvre d’une équipe d’apprentis sorciers qui jouaient avec le feu, d’un individu qui, se pensant omnipotent, a perdu le contact avec le réel ou encore d’un enfant attardé qui joue à la politique comme avec un train électrique. Mais c’est bien la combinaison explosive d’une nébuleuse idéologique et des satisfactions égotistes d’un individu qui vient de produire cette déflagration.
Elle est l’aboutissement d’une logique : celle d’un pouvoir qui, depuis le début, s’est exercé de façon verticale, personnelle, autoritaire, arrogante, en ignorant à la fois la concertation avec les oppositions, avec les pouvoirs intermédiaires et avec les partenaires sociaux. On se souvient de la façon dont a été conduite la réforme des retraites…
Comme le dit si bien Machiavel, un grand prince sait qu’il n’est pas maître de son image et que ses qualités sont celles que le jugement public lui reconnaît. Il serait donc avisé de « fuir toutes les choses qui peuvent le rendre odieux ou méprisable », car la « meilleure forteresse qui soit » est de ne pas être haï du peuple. Il semble qu’Emmanuel Macron n’ait rien entendu de cette leçon.
- Quelles perspectives envisagez-vous désormais pour la gauche ?
On peut souhaiter que l’ampleur du choc engendre une prise de conscience. Le résultat des élections est une amorce. Une nouvelle manière de faire de la politique se dessine avec l’émergence de certaines figures. Marine Tondelier, opposante du RN sur le terrain à Hénin-Beaumont, s’est affirmée comme l’une des révélations de cette campagne. Elle frappe par sa détermination dans la longue durée et par ses qualités de négociatrice, notamment lors du difficile accord qui a abouti à la création du NFP.
Cette capacité à saisir la réalité des circonstances est le signe d’une réelle intelligence politique. On pourrait aussi évoquer Raphaël Glucksmann. Tous deux tranchent par leur absence de dogmatisme et de démagogie ; leur lucidité ne se réduit pas au pragmatisme de la Realpolitik. François Ruf fin, qui vient de quitter LFI et le « boulet » Mélenchon, souhaite également rompre avec le « bruit et la fureur ». La réussite de cette entente de campagne pourra-t-elle se transformer en projet durable pour la gauche ?
Propos recueillis par Marie Lemonnier. Le Nouvel Obs. N° 3119. 11/07/2024
Myriam Revault d’Allones se trompe d’époque. C’est une parisienne bon teint qui vit dans son milieu aisé et protégé de bon penseurs mêlant des idées du temps de Mussolini à celles d’aujourd’hui. Elle a tort de voir dans le RN l’héritier du NSDAP. Le RN a certes ses brebis galeuses, comme d’autres partis, mais il ne possède ni SA ni SS, l’accuser de racisme est trop facile, faut il rappeler ce qu’est le racisme à cette dame qui n’a pas lu son petit larousse?, ce n’est pas par là que le RN est dangereux mais par son programme social, qui vise à renforcer la hiérarchie sociale, et économique qui fonde ses ressources sur des économies incertaines et inacceptables pour certaines. Ce discours de MRd’O c’est celui qu’on nous raconte depuis 40 ans et qui n’a fait que renforcer le RN tant il est inapproprié pour ne pas dire idiot. On peut traiter le RN de xénophobe, mais ce sont 90% des pays qui pratiquent la préférence nationale (même les usa), mais pas de raciste. Oui il y a un discours généreux chez le NFP, mais les français ont bien compris que cette générosité a un prix et un risque. 70% d’entre eux ne veulent pas les assumer. Alors que fait on? On les leur impose comme le veulent Mélenchon et Glucksmann? La démocratie, n’en déplaise à MRd’O, c’est le compromis.