Il y a une vague RN, indubitablement…

…  mais il y a aussi une gauche qui n’a pas été capable de représenter une alternative.

Au soir du premier tour des législatives et après soixante-deux ans de règne communiste, la 20e circonscription du Nord s’est fait annexer d’entrée par le Rassemblement national, avec 50,3% des voix. Charlie est allé sur place pour faire un premier état des lieux du vote de ces électeurs, et pour rencontrer l’ancien député Fabien Roussel, fraîchement éjecté, afin qu’il nous livre les résultats de l’autopsie.

Pourquoi le RN incarne-t-il le changement aux yeux de ces électeurs ? Pourquoi la gauche ne parle-t-elle plus à cet électorat ?

Fabien Roussel : J’ai fait 4000 voix de plus qu’aux précédentes législatives, mais il y a une vague Rassemblement national, et la plus grosse participation lui a bénéficié. Toutes les autres circonscriptions autour – les 16e, 17e et 18e-ont basculé. Avec un tsunami comme ça, on peut tenter de mettre de grosses digues, le RN passe au-dessus. Les gens m’ont dit ici, avec une petite tape sur l’épaule, presque en s’excusant : « Fabien, ce n’est pas contre toi, mais il faut qu’on essaye, il faut que ça change, on n’a jamais essayé le RN » Je ne leur en veux pas, même si c’est une déception pour moi, il faut respecter la démocratie.

Je n’ai jamais été d’accord pour parler de bastion communiste. C’est une circonscription semi-rurale, semi-urbaine, à moitié sur le bassin minier, où il y a une culture ouvrière forte, avec encore d’anciens mineurs. Ce n’est pas un bastion comme d’autres circonscriptions où on met n’importe quel candidat de gauche et il est élu dès le premier tour, comme c’est le cas à Paris.

Moi, je vis ici et je n’ai aucune raison d’être parachuté, j’ai toujours lutté contre le tourisme électoral. Il y a plusieurs types de députés. Ceux qui sont ancrés localement dans un territoire, qu’ils labourent régulièrement. Et ceux qui sont élus, mais que les gens ne connaissent même pas. Ils ne connaissent que leur étiquette. On pourrait juste mettre un écriteau avec écrit « NFP » dessus, l’écriteau serait élu. Ceux-là, entre nous, ils n’ont pas beaucoup de mérite.

Nous n’avons pas suffisamment incarné le changement dans le pays aux côtés des classes populaires. C’est le gros défi de la gauche, et le PC souffre de ça. Une partie de la gauche méprise la France des sous-préfectures et considère que les ouvriers n’existent plus. Ils pensent que, dans toute la France, on se déplace à vélo.

J’ai visité la région pendant trois jours, et on me parte sans cesse de l’insécurité vue à la télévision, d’une crainte de perdre ses acquis sociaux, de la peur de l’immigré… De quoi les habitants de cette circonscription souffrent-ils?

Vous venez de le dire : ils l’entendent à la télévision, et, ça, c’est très fort. Quand je suis allé les voir pendant ma campagne, les gens répétaient ce qu’ils entendaient à la télévision, même si eux ne sont pas touchés. Ils me parlent de pouvoir d’achat d’abord, puisqu’ici c’est le problème. Mais quand, à la fin, ils n’ont plus d’arguments, ce que j’entends, c’est : «De toutefaçon, c’est tout pour les Mohamed, et puis on n’a rien, donc y en a marre, il fautque ça change. » Moi, je n’ai jamais cédé là-dessus.

La victoire du Rassemblement national, c’est le résultat des médias qui infusent son discours dans les têtes. Et, finale­ment, il s’impose comme une évidence. La gauche a perdu la bataille idéologique face, notamment, au discours des milieux économiques. Ceux-ci ont réussi à faire croire aux ouvriers qu’on ne pouvait pas augmenter les salaires. Et les ouvriers le répètent. D’où l’importance d’aller reconquérir le coeur des classes populaires et de mener cette bataille sociale.

Il faut parler aux gens, les convaincre. Je pense qu’il est indis­pensable de refaire de la politique dans les entreprises. Les syndicats ont leurs prérogatives et leur rôle, il faut les préser­ver en toute indépendance. Mais je pense qu’il est nécessaire d’implanter de nouveau des organisations politiques dans les entreprises, comme nous le faisions avant. C’est comme ça qu’on gagnera la bataille des idées et puis, bien sûr, la bataille qu’on doit mener nationalement, dans les médias, dans les campagnes électorales, sur le terrain, pour contrer les discours des milieux économiques.

Ce n’est pas difficile, je le fais tout le temps, tous les jours, et je ne rencontre aucune difficulté avec ça. Il faut reconstruire une politique de sécurité publique à la hauteur. Plus de gendarmes, plus de policiers, plus d’enquêteurs, plus de police de proximité, changer la doctrine, arrêter la politique du chiffre. Concernant l’immigration, je dis que tout pays doit avoir une politique migratoire. Donc, on doit fixer des règles précises pour accueillir celles et ceux qui doivent l’être au nom du droit d’asile ou de l’immigration économique.

Ceux qui ne rentrent pas dans les règles, ils ne peuvent pas rester. Aujourd’hui, on est tombés dans un discours où l’immigré est un ennemi, un délin­quant, voire un terroriste. C’est une bascule idéologique orches­trée par l’extrême droite et certains médias qui véhiculent ces idées-là. Je le dénonce avec force, ce n’est pas ça, la République.

Les interventions régulières de Jean-Luc Mélenchon dans les médias ont desservi beaucoup de candidats de gauche, dont moi. J’en ai pâti, et il y a des électeurs et des électrices qui me l’ont dit : ils n’ont pas voté pour moi au premier tour à cause de ça. Mais ça n’explique pas le score de 50,3 % du candidat du Rassemblement national. Il faut distinguer les deux choses. Certains ont changé leur vote parce que je me suis allié avec Mélenchon, comme ils le disent, mais ils ne sont pas allés voter pour Bardella. Si je n’avais pas fait le choix de rejoindre le nouveau Front populaire, il y aurait eu deux candidats de gauche dans cette circonscription, deux camps donc je n’aurais pas fait 31 %, j’aurais peut-être fait-moins…

Je pense qu’on a un travail de fond à faire. Un travail patient, qui prendra peut-être du temps, mais il faut reconquérir les consciences. Je ne pense pas qu’on va gagner avec des slogans à l’emporte-pièce, des effets de manches. Je vous ai dit qu’on avait perdu une bataille idéologique. Ça veut dire que d’autres l’ont gagnée. Le patronat, les milieux économiques ont réussi à faire passer le message selon lequel on ne peut pas augmenter les salaires. Nous, il faut qu’on arrive à expliquer que c’est possible, et qu’entre le capital et le travail il y a un affrontement de classes.

La faiblesse du Parti communiste français est une des causes de la faiblesse de la gauche. Elle explique aussi que La France insoumise mène un combat identitaire, et non plus de classe. La gauche est assimilée à LFI, ce qui n’est pas juste. La gauche est diverse, comme la droite, et comme l’extrême droite. Ça veut dire qu’il faut faire de la politique avec les gens, simplement, avec leurs mots, en partant de ce qu’ils ont dans la tête, pas avec des tracts qui leur font la leçon. Il faut savoir écouter les discussions dans les cafés ou dans les familles.

Je pense qu’il a une mauvaise perception du NFP parce que celui-ci est assimilé encore une fois à LFI et Mélenchon. C’est pour ça qu’il faut véritablement faire un travail de terrain et de proximité, pour que les gens mesurent que, la gauche, ce n’est pas ce qu’on voit à la télévision, qu’il y a aussi des hommes et des femmes, militants, comme eux, qui vivent avec eux. On était près de 200 à mener la campagne des législatives, ici. On était d’origines diverses, pas tous encartés, et, cette gauche-là, elle était belle. On doit poser le bon diagnostic. Il y a une vague RN, indubitablement. Mais il y a aussi le fait que la gauche n’a pas été capable de représenter une alternative, n’a pas incarné le changement.

Je ne vois pas les choses comme ça. C’est contradictoire de dire qu’on doit faire un rassemblement sans un des partis de gauche. Ici, il y a des militants Insoumis qui ont fait campagne avec moi, et je ne me vois pas leur dire : « On va se rassembler sans vous ». Si on pose le problème sous cet angle-là, on ne va pas avancer.

C’est un débat qu’on doit avoir entre nous. C’est difficile, on a des désaccords, et peut-être que ces désaccords pourraient demain nous pousser à nous séparer. Mais il faut mener cette discussion jusqu’au bout.

Il faudra se poser la question de 2027 dès qu’on aura passé l’étape présente. Cela dépendra de notre capacité à montrer que l’on est prêts à gouverner pour tous les Français, en les respectant, à égalité et sans ostracisme, et en leur apportant des réponses. Le tout sans faire le choix plus confortable d’être dans l’opposition et de se cantonner à dire : « C’est pas grave, on met tout sur le dos de Macron. »


Propos recueillis par Biche. Charlie hebdo. 24/07/2024


3 réflexions sur “Il y a une vague RN, indubitablement…

  1. bernarddominik 27/07/2024 / 9h04

    Ici c’est l’ancien midi rouge, le pays des mineurs et des industries manufacturières à l’est de Marseille, DE la Penne sur Huveaune Aubagne à Gardane les 9ème et 10e circonscriptions étaient communistes ou socialistes. Le RN ce n’était pas grand chose. Puis les usines les mines ont fermé, on est passé d’emplois d’ouvriers et de mineurs bien payés à des emplois de service au smic. Lorsque mon oncle (soudeurs à Lavera) cegetiste a voté FN j’ai compris que la gauche était foutue. Et tout l’est de Marseille est passé au RN.

    • Libres jugements 27/07/2024 / 11h22

      Bien évidemment, Bernard j’entends et comprends ton commentaire.
      La fermeture de multiples industries en France au nom de la rentabilité capitaliste, reléguant des salariés « professionnels » à des tâches subalternes est bien du ressort d’un système économique propulsé, argumenter par des gouvernements à la solde de quelques-uns.
      Alors oui, faire un constat– très réaliste, certes – est une chose, agonir certains partis politiques et syndicalistes d’avoir fait le jeu d’employeurs peu soucieux du sort des employés et les salariés, oui encore, mais ce n’est pas hélas une révélation. Quel système économique permettrait à la France de retrouver sa splendeur et développement par l’implantation-réimplantation d’industries-entreprises innovantes sur notre sol, permettant à des salariés professionnellement habilités de retrouver des salaires dignes de la qualité qu’ils proposent à leurs entreprises.
      Michel

      • bernarddominik 27/07/2024 / 17h36

        Tu as tout à fait raison. Un de mes amis me faisait remarquer que bientôt la baisse de niveau de vie des français rerendrait rentable l’industrie, j’ai trouvé sa remarque peut-être juste mais en tout cas inquiétante. Cette conversation était au sujet du sud des Cevennes qui du moyen âge au 18e siècle à été une grande zone manufacturière avec les textiles et la soie, l’industrie à sonné le glas de la manufacture notamment les textiles anglais et des Flandres.

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