… que tout le monde préférerait oublier (1)
Dix ans de malheur pour l’Arabia Felix, cette « Arabie heureuse » jadis chère aux Grecs et aux Romains. Si la guérilla menée par les rebelles houthis pro-iraniens à coups de missiles, de roquettes et de drones navals déboussole la navigation commerciale en mer Rouge et dans le golfe d’Aden, elle ne constitue que le prolongement maritime d’un conflit déclenché en 2014.
Celui-ci oppose ces insurgés zaydites (adeptes d’un avatar du chiisme) à un ersatz de gouvernement maintenu à flot par la coalition que conduit l’Arabie saoudite, sans pour autant empêcher les Houthis de contrôler un bon quart du territoire — dont Sanaa, la capitale — et de maintenir sous leur férule rétrograde les deux tiers des quelque 34 millions de Yéménites.
Certes, la trêve scellée en avril 2022, favorisée par le rabibochage entre Riyad et Téhéran, a calmé l’ardeur des canons. D’autant que la monarchie wahhabite s’échine à s’extraire de ce guêpier, aussi ruineux pour son image que pour ses finances. Il n’empêche, le bilan humain lors de la décennie écoulée donne le tournis : 400 000 morts, dues, pour l’essentiel, aux « effets secondaires » induits par les combats (pénurie d’eau, famine, épidémies) ; 4,3 millions de déplacés ; un rescapé sur deux dont la survie dépend d’une aide internationale chichement octroyée. Le pays le plus pauvre de la péninsule Arabique n’avait pas besoin de ça…
Une Syrie à la découpe
Quoique d’humeur massacrante, le tyran vous salue bien. Sauvé de la débâcle par ses parrains russe et iranien, Bachar El Assad se déleste au fil des ans de ses oripeaux de paria. Témoin le retour de la Syrie au sein de la Ligue arabe, en mai 2023.
Pour un peu, on en oublierait l’écrasement de l’élan démocratique parti de Deraa, dans le Sud, en mars 2011, prélude à une longue tuerie fatale à 500 000 civils, piégés entre le marteau djihadiste et l’enclume d’un régime baasiste enclin à dégainer l’arme chimique contre son peuple. Ces treize années de plomb — avec leur lot de terreur et de tortures — ont ravagé l’économie, fracturé le pays et condamné des millions de naufragés à l’exode ou au dénuement. Neuf Syriens sur dix végètent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté.
Pour eux, c’est la double peine : malgré l’effondrement, en 2019, du califat irako-syrien, les soudards de l’État islamique persistent, dans les provinces de Homs, de Raqqa et de Deir Ezzor, à harceler l’armée de Damas et les forces kurdes. Lesquelles détiennent, dans des camps-cloaques, des dizaines de milliers de femmes et d’enfants de fantassins du djihad. Comment oublier, en outre, que la Syrie, terrain de jeu des combattants du Hezbollah libanais et des pasdarans iraniens, est devenue le champ de bataille de la guerre de l’ombre que se livrent Israël et Téhéran ?
« Aucune solution politique en vue », admet l’envoyé spécial de l’ONU. Et pas la moindre lueur d’espoir. Sinon, peut-être, cette manif survenue à la mi-mars dans les rues d’Idleb, ville sous le joug d’une soldatesque autrefois affiliée à Al-Qaida : avec un courage inouï, les insoumis locaux ont conspué dans un même souffle Assad et le caïd djihadiste local. Héroïque.
Paix à Bakou, mais hors de prix
Un conflit gelé qui s’est soldé par une dégelée… Il aura fallu trois décennies, deux guerres et près de 40 000 morts, puis une offensive éclair, lancée en septembre 2023 par l’armée de Bakou, pour sceller le sort du Haut-Karabakh, enclave arménienne en territoire azerbaïdjanais.
A la clé ? Une déroute des forces séparatistes locales, l’exode chaotique vers la mère patrie de 100 000 civils et un déluge de griefs pour Nikol Pachinian, le Premier ministre arménien, accusé d’avoir bradé quatre villages frontaliers et cédé le contrôle d’un axe routier vital vers la Géorgie en échange d’une « normalisation » incertaine. Gage de stabilité, à l’en croire, mais trahison aux yeux des « patriotes » qui déifient dans les rues d’Erevan pour exiger sa démission.
La pilule est d’autant plus amère que l’on prête d’autres appétits territoriaux au satrape de Bakou, Ilham Aliyev, avide de souder à son royaume l’îlot azéri (en terre arménienne) du Nakhitchevan — quitte, pour ce faire, à annexer la région de Syunik, située entre les deux. Victime collatérale de ce brasier mal éteint : le lien arméno-russe. Erevan tient rigueur à Moscou, garant supposé du statu quo, de l’avoir lâché au profit de son voisin et ennemi caucasien, grand producteur d’hydrocarbures…
Le Myanmar à bout
Sale temps pour la junte parvenue aux commandes du Myanmar (l’ex-Birmanie) en février 2021. Depuis la rupture, en novembre dernier, d’un cessez-le-feu précaire, ses troupes collectionnent les revers. Dans l’Etat de Rakhine (ouest), notamment, où opère l’« Armée d’Arakan », puissante milice rebelle vouée à la défense de la communauté rohingya, minorité musulmane persécutée dont 1 million de membres ont fui au Bangladesh. La Cour internationale de Justice de La Haye a, par ailleurs, ouvert une enquête pour « actes de génocide ».
Les coutures du patchwork birman craquent un peu partout. Aux confins de cette mosaïque ethnique, maintes autres guérillas défient les putschistes, réduits à restaurer le service militaire obligatoire et à passer par les armes les généraux coupables de reddition. Tel est le cas à la lisière de l’Inde, de la Chine, du Laos ou de la Thaïlande, comme l’a attesté en avril la conquête par les insurgés karens de la ville stratégique de Myawaddy.
Est-ce une surprise ? Sous la menace de l’exode perpétuel, les civils paient un tribut écrasant à ce « cauchemar sans fin », selon la formule d’un officiel onusien. Plus de 20 000 d’entre eux y ont laissé la vie, le taux de pauvreté a doublé depuis 2017 et la moitié des 54 millions de Birmans vivote avec moins de 0,70 euro par jour. Les trafiquants d’héroïne, eux, font leur miel d’un tel chaos : l’an dernier, le Myanmar a ravi à l’Afghanistan le titre de premier producteur mondial d’opium.
La suite au prochain numéro, avec la République démocratique du Congo, le Soudan, le Sahel et l’Ethiopie.
Jérôme Canard. Le Canard enchaîné. 24/07/2024