Une surveillance affectueuse

J’assiste à la même scène chaque lundi dans le bus entre mon cabinet et l’hôpital où je travaille.

Une maman debout près d’une poussette, les yeux rivés sur son portable ; dans la poussette, une enfant de 18 mois, 2 ans au maximum, scotchée à un autre télé­phone. Son propre portable. Elle regarde toujours le même dessin animé.

Il n’y a pas le moindre échange de regards ou de paroles entre la mère et la fille. J’ai envie de dire quelque chose, n’importe quoi, poser une question qui n’a rien à voir. Mais je suis sidéré. À chaque fois, ça me fait penser au livre de la pédopsychiatre Marie-Claude Bossière, Le Bébé au temps du numérique ; alors je me dis qu’un jour je vais l’offrir à cette maman-portable.

Sous-titré L’humanité au risque des disrupteurs relationnels, cet ouvrage fait un constat clinique implacable en détaillant les dégâts que les écrans provoquent sur le développement des tout-petits. C’est d’abord l’apprentissage du langage qui est entravé, puisque les échanges avec les parents sont réduits à peau de chagrin. C’est un abandon assisté par informatique.

Les recommandations des pédopsychiatres, c’est « zéro écran avant 3 ans ». Mais le récent projet de loi proposant de réguler l’usage des écrans chez les enfants risque fort de se perdre dans les sables de la dissolution.

Dans La Croisade des enfants, un texte inachevé qui devait compléter sa grande Histoire de la sexualité, Michel Foucault s’était intéressé à la passion des adultes pour la sexualité des enfants : au XIXe siècle, médecins et pédagogues avaient mis au point des dispositifs électriques pour surveiller les mouvements des enfants pendant la nuit. On considérait que l’excitation de ces derniers était la cause des maladies nerveuses.

Alors des systèmes d’alerte, faits de sonneries et de clochettes reliées au corps des enfants, permettaient aux parents et aux éducateurs de détecter le moindre geste de masturbation. Foucault parle d’un « couplage du corps de l’enfant avec celui de l’adulte ». Et puis des chirurgiens incisaient ou cautérisaient les parties génitales des sujets les plus excités.

De nos jours, ça continue avec d’autres techniques, apparemment moins barbares. C’est mon hypothèse : en branchant les enfants sur des portables et sur des ordinateurs, les adultes les assomment et tentent d’effacer leur excitation.

La sexualité infantile est dans le même temps niée et surveillée. Ça s’appelle le contrôle parental sur les jeux vidéo, sur YouTube et sur TikTok. En leur fournissant des appareils de surveillance de leur activité, les parents partagent en continu ce que regarde et entend leur progéniture.

Dans Sauvagerie, un roman publié en 1988, l’écrivain britannique J. G. Ballard parle de « surveillance affectueuse » et d’« affecdon électronique ». L’auteur raconte comment un excès de surveillance, un amour débordant, a poussé des adolescents à tuer leurs parents.

Alors qu’en 1988 les premiers ordinateurs domestiques servaient surtout à jouer, Ballard avait imaginé un circuit fermé où les enfants peuvent tout faire sur leurs ordinateurs installés dans leur chambre, y compris leurs devoirs ; quand ils réussissent un exercice, les parents les félicitent en leur envoyant un message depuis leurs propres terminaux.

Aujourd’hui, ça existe avec l’application Pronote, qui promet « un lien direct et sécurisé » entre l’école et les familles : gestion des emplois du temps, consultation des notes et des heures de colle en direct, communication avec les profs.

Nous sommes en train de fabriquer une formidable armée de psychopathes.


Yann Diener. Charlie hebdo. 26/06/2024


3 réflexions sur “Une surveillance affectueuse

  1. bernarddominik 28/06/2024 / 16h23

    Qui veut interdire le téléphone à l’école? Pas NFP, pas Macron, le RN.

    • tatchou92 30/06/2024 / 13h26

      Merci Raannemari.

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