Populaire et joyeux, le front de 1936

Depuis plus de quatre-vingts ans, il fait partie de l’héritage de la gauche, retour sur la naissance et les acquis de la grande coalition d’avant-guerre

Mise en garde dans cette période trouble : tous les articles « postés » — jusqu’au jour du 2ᵉ tour des législatives —, ne le sont-seront qu’au titre de l’information plurielle et n’engage pas l’administrateur du blog.
La sélection d’articles doit servir à éclairer, analyser les différences dans les programmes proposées par les partis se présentant. Ils devraient permettre de décanter, comprendre les affirmations de chacun engageant la France, pour les trois années prochaines. D’autre part, chacune-chacun à le devoir citoyen (dans cette ambiance délétère), de prendre position en allant voter, mais également d’inciter toutes personnes côtoyées de se rendre dans les isoloirs afin d’éviter l’abstention. L’abstention ne « profite » qu’aux candidat-es, arrivé-es en tête. MC



Quand, au lendemain de l’annonce de nouvelles élections législatives, le député de la Somme François Ruffin a proposé de baptiser « Front populaire » l’alliance rose, verte et rouge qu’il appelait de ses voeux, il ne cherchait sans doute rien d’autre qu’une référence simple et évidente à un grand moment de l’histoire du socialisme français.

A entendre les cris d’orfraie que ce nom seul suscite chez tous ceux qui s’opposent à cette coalition, on comprend qu’il a visé juste. Le président de la République lui-même, lors de sa conférence de presse du 12 juin, n’est-il pas allé jusqu’à prétendre que « Léon Blum devrait se retourner dans sa tombe » ? Puisque tant de gens, en particulier à droite, font mine de se préoccuper de l’héritage de la gauche, il n’est pas inutile de revenir posément sur ce grand précédent historique.

Le Front populaire des années 1930 fut d’abord une union électorale, qui mit fin à une vieille division. Celle-là commence juste après la Première Guerre mondiale et l’événement majeur dont elle a accouché : la révolution russe de 1917. La prise de pouvoir par les bolcheviques crée un dilemme dans tous les partis ouvriers de la planète. […]

 En France, la grande explication des fractions de la gauche a lieu en décembre 1920 lors du fameux congrès de Tours qui réunit tous les délégués de la vieille Internationale ouvrière de 1889. Elle a du plomb dans l’aile. La majorité des présents se laissent bercer par les sirènes moscovites et votent l’adhésion à ce qui leur semble le nouveau phare de l’émancipation, la « IIIe internationale », ou « Komintern », créée un an plus tôt par les bolcheviques.

Ils fondent aussitôt ce qui devient bientôt le Parti communiste […]. Une minorité, guidée par Léon Blum, choisit de rester « garder la vieille maison », celle de l’Internationale précédente, celle qui est attachée à la liberté.

Dans l’Allemagne voisine, ce même différend a déjà tourné à la guerre fratricide. Lors des semaines troublées de la révolution allemande consécutive à la défaite de novembre 1918, les sociaux-démocrates au gouvernement se sont appuyés sur les « corps francs », formés par des militaires ultranationalistes, pour assassiner les spartakistes tentés par Moscou, et écraser le soulèvement probolchevique.

Cette plaie ouverte ne cesse de s’envenimer lors de la décennie suivante. Jusqu’au début des années 1930, dans toutes les grandes villes allemandes, on ramasse les morts laissés par les bagarres rangées entre les troupes du SPD et celles du KPD. La haine est telle entre les deux camps qu’ils sont incapables de la dépasser pour prévenir la catastrophe annoncée depuis des mois : l’arrivée au pouvoir de Hitler, le 30 janvier 1933.

A peine quelques semaines plus tard, socialistes et communistes ont tout loisir de méditer sur les conséquences de leur aveuglement. Ils font partie des premiers prisonniers envoyés dans les camps de concentration nazis, ouverts d’abord pour eux. Dans tous les partis progressistes des pays encore démocratiques, cette sinistre séquence fait figure d’électrochoc.

Politique de la « main tendue »

Les Français en reçoivent un second, début 1934. Le 6 février, sur fond d’affaires politico-financières délétères et pour protester contre le limogeage d’un préfet qui passe pour être leur ami, les ligues d’extrême droite manifestent devant la Chambre des Députés pour crier leur haine du parlementarisme et de la « démocrassouille ».

Seule une répression policière violente (qui fait près de vingt morts et plus d’un millier de blessés) en vient à bout. Même si, aujourd’hui, la plupart des historiens estiment que cette journée n’était pas le prélude à un coup d’Etat, nombre de contemporains en sont persuadés. Quelques rapprochements s’opèrent d’abord entre militants des branches opposées de la famille socialiste. Il ne faut ni les nier ni les surestimer : le grand changement de cap est surtout possible car Staline en a décidé ainsi.

Tétanisé par ce qui s’est passé à Berlin, il a ordonné un de ces virages à 180 degrés dont il est déjà coutumier. Fin de la tactique dite « classe contre classe », qui faisait des socialistes des « sociaux-fascistes » et les premiers ennemis à combattre. Place à la « main tendue » à tous ceux qui sont décidés à s’opposer à la peste brune. On prête à l’un des chefs du Komintern d’avoir donné son nom de baptême aux alliances qui se profilent : « les fronts populaires ».

Courant 1935, devenus alliés, socialistes et commu­nistes réussissent une prise de choix en embarquant avec eux le vieux Parti radical, poussé dans le dos par ses « jeunes-turcs » (comme Jean Zay ou Mendès France). Le 14 juillet de cette même année, moment considéré comme fondateur, les chefs de file des trois partis, appuyés par les syndicats et divers mouvements anti­fascistes, et acclamés par 500 000 manifestants à Paris, célèbrent leur unité et leur mise en route vers les législatives de l’année suivante avec un programme qui a pour but de mettre fin à la politique déflationniste de baissé des salaires et de contraction budgétaire grâce à laquelle le gouvernement du moment espère sortir de la crise économique. Le slogan qui le résume a le mérite de la clarté : « Pain, paix, liberté. »

Le 3 mai 1936 arrive la victoire espérée. Les accords de coalition et les désistements du second tour envoient 386 députés siéger dans ce que l’on appelle alors la Chambre. Sur 610, ils détiennent une ample majorité. Léon Blum, chef de la SFIO, le parti le plus puissant du trio, va pouvoir, conformément au calendrier parlemen­taire du temps, former un gouvernement un mois plus tard – le premier de l’histoire de France dirigé par un socialiste. Les radicaux y sont présents. Les commu­nistes, non. Pour garder les mains libres, ils ont opté pour le « soutien sans participation ».

Avant même la formation du cabinet, dès le lendemain de l’élection, d’immenses grèves ont été lancées dans tout le pays, avec occupation de nombreuses usines dans un climat de fête, pour faire pression sur les classes possédantes et soutenir le bouleversement en cours. La stratégie est payante. Tétanisé par la peur des « rouges », le patronat accepte de rencontrer les syndicats.

Ainsi sont signés, dans la nuit du 7 au 8 juin, les fameux accords de Matignon, qui actent des augmentations de salaire, instaurent les délégués du personnel, et garantissent les libertés syndicales. Dans la foulée sont votés les grands textes emblématiques de la période, la réduction du temps de travail de 48 à 4o heures hebdomadaires (la « semaine des deux dimanches ») et la généralisation des deux semaines de congés payés.

Un peu plus tard, d’autres pistes sont ouvertes : création d’un Office du Blé pour en stabiliser les prix ; tentative de renforcer la tutelle de l’Etat sur la Banque de France, appartenant alors à des actionnaires privés ; et quelques nationalisations (dans l’aéronautique, l’armement, et plus tard, en 1937, celle des sociétés de chemin de fer, toutes déficitaires, qui deviennent la SNCF). Hélas pour le pays, c’est à peu près tout.

Quelques réformes ont été bloquées, comme celle qui prévoyait l’extension de la nationalité française à un nombre pourtant limité d’« indigènes » d’Algérie : horrifiés par cette perspective, les colons ont fait barrage. D’autres ont dû être repoussées à cause des nuages noirs qui, trop vite, viennent obscurcir un ciel qu’on croyait si bleu.

Les frères espagnols

Le premier est apparu de l’autre côté des Pyrénées, dès les débuts de l’été. A Madrid aussi, depuis février, un Frente Popular gouverne après sa victoire électorale. Le 18 juillet, un certain général Franco déclenche son coup d’Etat militaire pour y mettre fin. Commence ainsi la guerre civile espagnole qui déchire bientôt les alliés au pouvoir à Paris.

Poussés par Moscou, les communistes se déclarent rapidement partisans d’une intervention armée – et commencent à former les brigades internationales. Dans leur majorité, les radicaux n’en veulent à aucun prix. Les Britanniques non plus.

La mort dans l’âme, Blum, qui avait été tenté dans un premier temps de répondre à la demande de secours des frères espagnols, se résout à la « non-intervention » – tout juste consent-il à ce qu’elle soit « relâchée », c’est-à-dire que des ordres sont donnés pour fermer les yeux sur les passages d’armes aux frontières.

Après l’euphorie des premières semaines, vient aussi bientôt le temps des désillusions économiques. Contrairement à ce qu’espérait le chef du gouvernement, la poli­tique tentée avec les hausses de salaire et quelques chantiers de grands travaux n’a pas abouti à une relance de la machine, mais plutôt à une aggravation des problèmes. Le chômage continue d’augmenter et il faut dévaluer le franc.

La hausse des prix annule celle des salaires. En février 1937, Blum décrète déjà la « pause », un arrêt des réformes, mécontentant son aile gauche. En juin, usé par les attaques ignobles de l’extrême droite qui n’ont pas cessé depuis un an, il passe le relais à Chautemps, un radical. En mars-avril 1938, il revient pour un éphémère cabinet, qui chute rapidement.

Le Parti radical vire à l’autre bord. Son chef Daladier, arrivé au pouvoir, mène une politique de droite, aidé par la droite. Le Front populaire est déjà mort.

Moment de joie

Quel parallèle tracer entre celui d’hier et celui qui se profile aujourd’hui ? L’horizon international, si sombre, n’est pas si éloigné de ce qu’il était alors. Comme celle de Hitler, l’ombre de Poutine jette un voile sur les rêves de paix. Et la guerre d’Ukraine, qui recompose la géopolitique, n’est pas sans rapport avec la guerre d’Espagne.

Sur le plan de la politique intérieure, toutefois, les différences sont éclatantes. Unis à partir de 1934, les alliés d’avant-guerre ont eu deux ans pour peaufiner leur stratégie et leur programme, pas trois semaines. Et la victoire a été mathématiquement possible grâce à l’apport énorme des voix radicales. L’équivalent aujourd’hui serait d’imaginer une coalition allant de La France insoumise à Renaissance. On en est loin.

Un autre point, enfin, ne peut être oublié, d’autant plus que, vu de notre côté du spectre politique, il est douloureux. Au-delà de toutes les lois nouvelles mises en oeuvre, le Front populaire, avec ses bals improvisés dans les cours des usines occupées, ses « cong’pay’ » partant à la mer en tandem, sa vie culturelle éclatante, a représenté aussi un formidable moment de joie, porté par l’élan de classes populaires à qui on avait enfin rendu leur dignité.

Nul besoin d’avoir fait vingt ans de socio­logie pour constater qu’aujourd’hui, nombre de Fran­çais parmi les plus pauvres, se sentant exclus, marginalisés, maltraités, cherchent à retrouver cette dignité dans leur vote à l’extrême droite. Le plus grand des défis posés au Nouveau Front populaire est de réussir, en deux semaines, à trouver les mots justes pour leur montrer qu’ils se trompent et qu’ils sont trompés.


Francois Reynaert. Le Nouvel Obs. N° 3116. 26/06/2024


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