Les contradictions explosives des L.R.

Le politiste Bruno Cautrès analyse les conséquences pour la droite de l’accord souhaité par Eric Ciotti entre son parti, Les Républicains et le RN de Marine Le Pen

Que traduit, pour la droite, la décision d’Eric Ciotti de nouer une alliance électorale avec l’extrême droite pour les législatives ?

Qu’elle aboutisse ou non, la position qu’Eric Ciotti a décidé d’adopter à l’égard du Rassemblement national (RN) reflète l’extrême tension qui traverse la droite française depuis longtemps déjà sur la question de son rapport avec le parti lepéniste. Cela se traduit de manière très concrète dans les enquêtes que nous menons régulièrement au Cevipof sur ce que veulent vraiment les sympathisants des Républicains (LR) en matière de politiques publiques.

Sur les questions économiques, quand ils disent vouloir des baisses de charges ou moins d’impôts, ils sont assez proches, finalement, des électeurs macronistes. En revanche, sur le régalien — justice, sécurité, immigration —, ils sont souvent plus proches des sympa­thisants du RN, voire plus à droite qu’eux.

Cette tension s’était vérifiée, déjà, lors de la dernière élection présidentielle : Valérie Pécresse, leur candidate, était dans un univers à la fois très libéral sur l’économie et conservateur sur le plan des valeurs. Cette sociologie dit tout : LR est aujourd’hui une formation politique qui éprouve toutes les peines du monde à trouver une position d’équilibre.

Eric Ciotti n’a-t-il pas clairement tranché la ligne ?

Eric Ciotti a, longtemps, manifesté cette dualité dont je parle. Personne n’ignore ses positions très droitières sur l’immigration, l’identité nationale. Mais, dans le même temps, ceux qui le connaissent savent qu’il s’est toujours réclamé de la famille gaulliste. Aujourd’hui, et cela est encore plus net depuis l’annonce de la dissolution par Emmanuel Macron, les contradictions des LR leur explosent au visage.

Un parti politique, quel qu’il soit, est toujours tiraillé entre plusieurs voix. Tout cela est plus facile à faire tenir ensemble en période de succès électoral. Mais dans un contexte difficile pour la droite, qui n’a plus rien gagné depuis la victoire de Nicolas Sarkozy en 2007 et a connu plusieurs trauma­tismes, notamment les présidentielles de 2017 et de 2022, les tensions et les clivages internes se réveillent.

LR est traversé par deux, voire trois lignes. Dans le contexte inédit ouvert par la dissolution, Eric Ciotti a voulu trancher le noeud gordien.

Le cordon avait déjà « craqué » entre la droite et l’extrême droite, notamment lors des régionales de 1998 où plusieurs présidents de région avaient été élus avec le concours du Front national. Est-ce une nouvelle ère pour la droite ?

C’est exact. Mais il s’agissait d’élections locales. Ce qu’a proposé Eric Ciotti reste inédit. C’est une pre­mière, un tournant. Cela ne s’est jamais produit à l’occasion d’une élection nationale aussi importante que les législatives qui se tiendront les 3o juin et 7 juillet.

Qu’un dirigeant de droite abatte cette digue est sans précédent. Il y aura un avant et un après. A la fois pour LR mais aussi pour le RN qui, en creux, et par le biais de cet accord, se « républicanise ».

Comment inscrire ce fait politique dans l’histoire de la droite française ?

La droite française a toujours été plurielle. La droite bonapartiste n’est pas la droite libérale qui n’est pas, non plus, la droite légitimiste. Même s’il serait abusif de « connecter » la situation actuelle de LR à la typologie de René Rémond, on retrouve néanmoins les grands principes. Une partie de la droite rêve d’un parti qui revienne aux fondamentaux : liberté d’en­treprise, moins de normes, moins de règles, moins de fonctionnaires… Le maire de Cannes, David Lisnard, appartient, en cela, à cette famille.

A côté, une autre droite rêve de réaffirmer des valeurs traditionnelles sur des sujets sociaux, par exemple la fin de vie. Un dernier courant veut davantage se positionner sur les questions d’identité nationale et de souveraineté. Ces courants-là ont longtemps coexisté à LR. Mais comme tout parti politique, pour que les compromis tiennent, LR a besoin du carburant de la victoire.

Or, depuis Nicolas Sarkozy, la droite a tout perdu. Un nouveau monde multidimensionnel a émergé, des acteurs nouveaux sont apparus – le RN, La France insoumise, le camp macroniste -, et la droite ne retrouve plus son centre de gravité.

Ce rapprochement entre la droite conservatrice d’Eric Ciotti et l’extrême droite de Le Pen s’inscrit-il dans un processus plus large, pas seulement franco-français ?

Une partie des LR regardent attentivement ce qui s’est passé, et se passe, en Italie. Ils voient cette droite libérale de Forza Italia qui, désormais, parvient à des accords avec l’extrême droite de Giorgia Meloni. Le RN, aussi, observe de très près ce qui se passe de l’autre côté des Alpes.

Quand Meloni est devenue présidente du Conseil, beaucoup avaient dit que cela pouvait « ouvrir la voie » à Marine Le Pen, que cela lui montrerait le chemin pour que sa for­mation d’extrême droite puisse parvenir à un positionnement plus fédérateur et être le centre d’une coalition plus large.


Propos recueillis par Alexandre Le Drollec. Le Nouvel Obs. N° 3115. 13/06/2024


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