Une trentaine de partis d’extrême droite siègent désormais au Parlement. Même divisés ils diffusent leurs idées dans leur pays et dans l’union, alerte le politologue Gilles Ivaldi.
Le quart environ des députés du nouveau parlement européen viennent de formations d’extrême droite. Arrivés en tête (France, Italie, Autriche) ou en deuxième position (Allemagne, Pologne, Pays-Bas), ces partis occuperont plus de 170 des 720 sièges à Strasbourg. Éclipsés en France, par l’annonce choc de la dissolution de l’Assemblée nationale, ces résultats s’inscrivent dans une histoire longue bonsoir OK verser rappelle le chercheur Gilles Ivaldi, spécialiste des partis de droite radicale. Et s’articulent, dans tous les pays, avec la politique nationale.
L‘ampleur de la victoire des extrêmes droites est-elle une surprise ?
Elle était attendue, il s’agit surtout d’une consolidation de partis pour l’essentiel déjà installés, parfois depuis des décennies, qui poursuivent leur institutionnalisation avec des résultats recouvrant peu ou prou les rapports de force au plan national.
Désormais, presque tous les États membres de l’Union comptent un, deux, voire trois partis d’extrême droite qui ont su capitaliser sur les difficultés économiques d’une part, et les enjeux culturels liés à l’immigration, à l’islam, à l’identité d’autre part. Plus récemment, ils se nourrissent aussi de l’opposition à la transition écologique et au Pacte vert européen.
Leur progression est-elle uniforme ?
Non. En France, le RN opère une poussée très forte mais l’AfD allemande progresse moins qu’attendu, Chega (Portugal) ou Vox (Espagne) progressent peu, voire reculent. En Europe de l’Est, deux partis surgissent en Bulgarie et en Roumanie, mais en Pologne, le PiS, qui était au pouvoir jusqu’à très récemment, recule plutôt, ainsi que le Fidesz de Viktor Orban en Hongrie.
Comme le Parti des Finlandais, en coalition au gouvernement. En Italie, Giorgia Meloni profite d’une logique de « lune de miel », elle s’est beaucoup investie en portant l’élection sur sa personnalité et sa popularité.
Au total, une trentaine de ces partis ont obtenu des sièges au Parlement européen, avec une grande hétérogénéité liée notamment à la taille des pays. À eux cinq, France, Italie, Pologne, Allemagne et Hongrie réunissent plus de 57% des sièges de l’extrême droite joindre l’extrême droite plus institutionnalisée de Meloni et du PiS polonais.
Et si elle devenait Premier ministre, elle s’ajouterait aux chefs de gouvernement d’extrême droite en Europe. Ses positions antieuropéennes, même si elle a pris soin de les masquer, font peser des risques sur des dossiers clés comme l’immigration, le changement climatique, le soutien à l’Ukraine. Pour le fonctionnement concret de l’Union, la perspective d’un éventuel gouvernement RN en France, même avec un président Macron véritablement pro-UE, inquiète nombre de nos partenaires européens. D’autant que l’extrême droite est particulièrement puissante dans plusieurs des pays fondateurs : les Pays-Bas, l’Italie, la France…
De quoi va dépendre le poids réel de ces députés au Parlement européen ?
Ils pourraient être des alliés de circonstance pour les conservateurs du PPE (le groupe majoritaire), qui ne font pas mystère de vouloir s’émanciper de l’alliance classique avec les sociaux-démocrates et les libéraux du groupe Renew (porté par Renaissance). Ils pourraient conclure des alliances ad hoc, sur le changement climatique et l’immigration — éventuellement l’Ukraine.
Les liens d’Ursula von der Leyen avec Meloni, les déclarations de Manfred Weber, chef de file du PPE, montrent les germes d’une possible coopération. Deuxième élément : l’échelle européenne reflète les équilibres nationaux. Les leaders au pouvoir, comme Orban ou Meloni, siègent au Conseil européen [qui réunit les chefs d’État ou de gouvernement, ndlr]. Quand ces partis dirigent leur pays, seuls ou en coalition — en Italie, aux Pays-Bas, en Finlande, en Croatie, en Slovaquie… —, leur influence en Europe est directe.
Et aussi indirecte…
C’est même la plus efficace. Par leur poids électoral, ils influencent les politiques des partis traditionnels. L’exemple type, c’est la loi immigration en France et la radicalisation des Républicains, qui montrent l’influence idéologique et programmatique de l’extrême droite sur les formations traditionnelles, y compris le centre.
C’est vrai depuis longtemps en Italie, en Autriche ou aux Pays-Bas, où les libéraux du VVD contribuent à légitimer le discours sur l’immigration de Geert Wilders, leader du PVV d’extrême droite. Le même mécanisme s’observe pour la gauche au Danemark ou en Suède, avec les Démocrates suédois.
L’alliance des groupes conservateurs et réformistes européens et Identité et démocratie est-elle indispensable ?
Pas pour peser sur des votes spécifiques. Mais oui, s’ils veulent peser dans les rouages, avoir un véritable impact sur des choix politiques, et des représentants dans les organes européens. Les grandes manoeuvres ont déjà commencé, puisque l’AfD allemande, très radicale, a été exclue en mai de ID. Le Pen se libère de ce fardeau et son rapprochement avec ECR, malgré sa rivalité avec Giorgia Meloni, devient envisageable, ce qui lui donnerait une crédibilité incontestable et l’aiderait dans sa poursuite, au niveau européen, de son processus de normalisation. Si, qui plus est, elle obte-
Pourquoi la dissolution française a-t-elle provoqué un tel choc jusque dans les autres pays de l’Union ?
Avec trente sièges, le RN est un des plus grands partis au niveau européen, qui va compter pour les rapprochements à venir — car les extrêmes droites sont divisées. Les législatives anticipées en France pourraient, avec une éventuelle majorité au RN, donner à Marine Le Pen une crédibilité et une fréquentabilité qui l’aideraient à renait une majorité en France, cela lui fournirait un marchepied essentiel pour 2027.
Même Viktor Orban, pro-russe, semble pouvoir rejoindre bientôt ECR, pourtant très atlantiste et critique de la Russie. Les lignes bougent. Ces partis sont extrêmement pragmatiques et stratèges dans leur capacité à modifier leur discours. Tous ont un jour voulu quitter l’Union, sortir de l’euro, et déclarent aujourd’hui vouloir changer l’Europe de l’intérieur.
Ils ont abandonné leur euroscepticisme ?
Ce n’est pas tant un abandon qu’un changement cosmétique. Dans le détail de leurs programmes, leur littérature grise, les propos de leurs leaders hors des grands médias nationaux, ils restent clairement eurosceptiques. Ils préfèrent le très ancien projet lepéniste d’une Europe des coopérations, entre nations libres et indépendantes. Mais, par nécessité, et parce que l’Europe institutionnelle a une forme de résilience, ces partis s’y acclimatent et y adhèrent, par pure stratégie.
Tout en actant le principe revendiqué par le PiS il y a quelques années, dans le différend qui l’opposait à l’Union européenne sur la justice en Pologne : à ses yeux, la Constitution polonaise reste supérieure au droit européen. Les autres partis d’extrême droite ont récupéré cette idée, en contradiction fondamentale avec la logique communautaire au coeur même de l’Union.
Le projet européen peut-il résister ?
Si demain on imagine le retour, très possible, du PiS au pouvoir en Pologne, un probable gouvernement d’extrême droite en Autriche en septembre et l’hypothèse Le Pen en France… L’Europe pourra-t-elle absorber le choc d’une multiplicité de chefs de gouvernement d’extrême droite ? Restera-t-elle résiliente ? En cassant sa logique, ces partis affaiblissent l’Europe et, à terme, auraient les moyens de la défaire. Je ne sais pas quand, ni à quelle masse critique de chefs d’État et de gouvernement d’extrême droite, mais leur projet n’est pas de doter l’Europe des moyens de faire face aux défis qui l’attendent.
Comment évoluent les facteurs du vote d’extrême droite ?
Dans tous les contextes, et à toutes les époques, l’extrême droite a mobilisé sur le rejet de l’immigration. Ce qui a évolué, c’est la question économique et sociale. Dans les années 1980, beaucoup de ces partis, dont le FN de Jean-Marie Le Pen, étaient plutôt libéraux en la matière, pour une clientèle de petite bourgeoisie : entrepreneurs, commerçants, artisans, indépendants très séduits par le discours « moins de taxes, moins d’État, moins de bureaucratie ».
Au fil du temps, leur base s’est élargie dans les catégories populaires, chez les ouvriers, les employés, et ils ont ajusté leur offre vers un programme économique mêlant mesures libérales et protection sociale. Comme Marine Le Pen avec plus de protection de l’État, le contrôle des prix, la retraite à 60 ans… C’est une tendance dans presque tous les pays, avec toujours à la clé la préférence nationale, les enjeux économiques s’articulant aux enjeux culturels.
Les études montrent que l’insécurité économique est propice au développement de deux types d’attitudes chez les électeurs et les électrices : la xénophobie et le rejet des élites. La quintessence, la raison d’être de l’extrême droite, c’est d’exploiter le ressentiment et la colère, et en étant à la fois nationaliste, xénophobe et populiste, elle manipule très bien la rhétorique anti-establishment.
Du Brexit à la guerre en Ukraine, toutes les crises récentes lui ont bénéficié ?
Elles ont créé des opportunités pour les exploiter. La crise est à la fois un élément objectif et un objet construit politiquement. Celle de l’accueil des réfugiés de 2015 a été un moment clé : presque partout en Europe, l’extrême droite a abondamment exploité, avec succès, la peur de ce mouvement migratoire massif. Lors du Covid, le FPÔ autrichien, l’AfD allemande, le RN ont dénoncé mesures sanitaires, confinements, vaccinations comme des atteintes aux libertés. Sur la guerre en Ukraine, ils ont condamné l’invasion russe, ayant bien compris qu’il fallait se démarquer de Poutine, mais très vite insisté sur les citoyens qui paient le prix des sanctions contre la Russie.
L’épreuve du pouvoir fait-elle reculer l’extrême droite ?
Elle n’échoue pas systématiquement. Meloni est en état de grâce depuis dix-huit mois — aidée par les 200 milliards d’euros d’aides européennes reçus par l’Italie via le fonds de relance… Le PiS polonais a perdu le pouvoir parce que ses adversaires se sont coalisés, mais il est arrivé premier aux législatives de 2023. Et le Fidesz hongrois reste puissant.
Ces partis s’essoufflent, comme tous ceux en place pendant dix ou quinze ans ! On oublie qu’eux aussi subissent l’usure du pouvoir. Et sont capables de renaître de leurs cendres, comme le FPÔ autrichien il y a vingt ans, la Lega italienne en 2019, ou même le RN, réinventé par Marine Le Pen… Leur défaite n’est pas définitive. Leur victoire non plus.
Propos recueillis par Juliette BénabentTélérama. N° 3844. 19/06/2024
En fait, on dirait que les gens ont plus peur de l’immigration et de l’insécurité qu’ils lui impute que de la misère et de la vie trop chère…ou alors les plus modestes ne votent pas…sûrement un peu des deux…mais les pseudos démocrates ont tué la démocratie et la réalité ne fait qu’apparaître sous une forme visible et arrogante. M Bardella dans son costume impeccable de Berlusconi pour ne pas dire Mussolini retaillé…