La peur de rater quelque chose

L’ambiance actuelle de la Silicon Valley pourrait se résumer à un acronyme : Fomo, pour fear of missing out ou, en français «la peur de rater quelque chose ». Ce syndrome, apparu en même temps que l’arrivée d’Internet dans nos vies, se caractérise par une anxiété à l’idée de ne pas être dans le coup, par exemple lorsque l’on ne peut honorer une invitation à un apéritif ou qu’on n’a pas pu lire le dernier Charlie Hebdo.

Vous l’aurez compris, dans la Silicon Valley, il n’est point question de journal satirique, mais plutôt d’intelligence artificielle. Un sujet qui obsède tellement les têtes pensantes, effrayées à l’idée de louper le coche et d’avoir un train de retard sur leurs concurrents, qu’elles se mettent à faire n’importe quoi.

Prenons Google. Il y a quelques jours, l’entreprise a mis à jour son moteur de recherche aux États-Unis en y intégrant un outil d’IA, une fonctionnalité qui permet à l’utilisateur d’avoir la réponse à sa question sans avoir besoin de cliquer sur un lien.

Outre la perte de revenus pour les sites Web, qui ne sont désormais plus visités mais allègrement pillés par l’IA, Google a oublié un léger détail : l’IA ne fait aucune différence entre un site humoristique ou fantaisiste et un site fiable.

Et c’est ainsi que, puisant ses informations dans des sites parodiques ou sur des forums hasardeux, le moteur de recherche a suggéré à un utilisateur de mettre de la colle dans sa pizza pour éviter que la sauce ne coule, à un autre de sauter du haut d’un pont s’il se sentait déprimé, ou encore que manger un caillou par jour facilitait la digestion.

Google n’est évidemment pas la seule boîte à paniquer face à l’ogre OpenAI, Microsoft et Apple n’étant pas en reste, mais elle est l’illustration parfaite que, pour rester dans la course, ruiner les services sur lesquels on avait bâti sa fortune peut être une option. La semaine dernière, un ingénieur de Google, qui a passé seize ans dans l’entreprise avant de la quitter, fin avril, résumait ainsi le problème : « Les projets d’IA sur lesquels je travaillais étaient mal motivés puisqu’ils étaient motivés par cette panique que, tant qu’il y aurait de l’IA dedans, ce serait génial. Ils n’étaient pas motivés par un besoin de l’utilisateur, mais par une panique glaciale d’être laissés pour compte. »

Ou, pour le dire autrement, personne ne veut ou n’a besoin d’intelligence artificielle mais, tant que les gourous siégeant en Californie décideront que c’est l’avenir de l’humanité, nous n’aurons pas d’autre choix que d’en bouffer.


Lorraine Redaud. Charlie Hebdo. 05/06/2024


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