Sherlock, voilà un nouvel indice

Oh, la belle entourloupe !

Pour calmer les agriculteurs productivistes désireux de continuer de déverser allègrement des tonnes de pesticides dans leurs champs, le gouvernement avait annoncé, le 1ᵉʳ février, quand la « colère agricole » battait son plein, une « pause » sur le plan Ecophyto 2030.

Le troisième plan en quinze ans. Tout commence en 2009, lorsque, à la suite du Grenelle de l’environnement, le gouvernement grave dans la loi l’objectif de réduire de moitié en dix ans l’aspersion de pesticides. Trois ans avant l’échéance, constatant que ça patine, un nouveau plan, Ecohyto II, est pondu, qui reporte objectif à 2025.

Rebelote en mars 2023 avec une troisième mouture du plan, qui accorde cinq ans de rab aux agriculteurs. C’est ce nouvel Ecophyto qui a été « mis en pause » en février. La pause est finie. Le 3 mai, le ministre de l’Agriculture, Marc Fesneau, a annoncé la bonne nouvelle : Ecophyto 2030, c’est reparti.

Miracle ! il affiche toujours la même ambition écologiquement vertueuse de — 50 %. Il y a juste un petit détail qui change. Au lieu de continuer d’utiliser l’indice Nodu (pour « nombre de doses unités »), qui servait à calculer le nombre moyen de traitements par hectare, la France va désormais utiliser l’indice européen HRI (en français, « indicateurs de risques harmonisés »).

Comme « Le Canard » l’a déjà raconté (« Conflit », 20/10/21), les substances contenues dans les bidons sont de plus en plus concentrées. A quantités égales, il y a donc besoin d’en mettre moins. Dès lors, pour mesurer le degré de dépendance de nos agriculteurs aux pesticides, c’est moins le volume épandu qui importe que le nombre de passages du pulvérisateur. C’est ce que calcule le Nodu.

Lequel est depuis longtemps la cible du lobby des pesticides, et de tous les tenants de l’agriculture intensive. En effet : quand on se sert du Nodu, on constate une hausse des pesticides en France de 3 % entre 2011 et 2021. Alors qu’avec le HRI on trouve une baisse de 32 %, carrément ! Ce changement d’indice ravit les agriculteurs. L’opinion publique est censée être ravie, elle aussi.

Dans un article tristement hilarant du « Monde » (12/5), Stéphane Foucart a détaillé la mécanique comptable de l’indice HRI. En gros, on classe les pesticides en quatre catégories, ceux « à faible risque », les autorisés pas trop méchants, les méchants classés CMR (cancéro­gènes, mutagènes, reprotoxiques) et les interdits (mais avec dérogation).

On affecte un coefficient de risque à chaque catégorie, qui va croissant selon la dangerosité. Mais, comme les pesticides se renouvellent sans cesse, que chaque année certains méchants se retrouvent interdits, on en profite pour mettre au point un système de calcul tordu qui permet de changer rétroactivement les coefficients d’une année à l’autre.

Résultat : même quand on ne change rien, le taux baisse. On comprend pourquoi le Nodu s’était fait étriller en février 2020 par la Cour des comptes européenne, qui jugeait cet indicateur « peu pertinent » et enjoignait à Bruxelles de l’améliorer fissa ou d’en changer.

Dans une tribune publiée par « Le Monde » (8/5), 400 chercheurs et 200 soignants s’insurgent contre ce changement d’indice, qu’ils qualifient de « fraude démocratique ». Ils rappellent qu’il y a chez nous, chaque année, 433 000 nouveaux cas de cancer, « dont 40 % sont évitables ». Si les premiers facteurs de risque sont le tabac et l’alcool, l’exposition aux agents cancérogènes, notamment aux pesticides, y est pour beaucoup.

« Nous ne pouvons accepter que la santé publique soit sacrifiée à des intérêts court-termistes », clament-ils, en dénonçant le changement d’indice. Et en affirmant qu’il va permettre au nouveau plan Ecophyto d’être tout aussi inefficace que ceux qui se succèdent depuis le Grenelle de l’environnement, fin 2007.

Le succès sera complet si on change aussi l’indice qui permet de comptabiliser les nouveaux cancers !


Article non signé lu dans Le Canard enchaîné. 22/05/2024


Une réflexion sur “Sherlock, voilà un nouvel indice

  1. tatchou92 26/05/2024 / 17h20

    et ils pourront toujours pulvériser leurs produits dangereux près des écoles de nos gamins… et mieux avec leurs hélicos..

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