La liberté d’expression devant les prud’hommes

Alors qu’on évoquait dans le dernier numéro les manifestations antisémites sur les campus des universités américaines, d’autres polémiques sur le sujet ont enflé. Un humoriste réitère des propos discutables sur les ondes de Radio France et se retrouve convoqué pour un entretien préalable qui pourrait déboucher sur un licenciement.

Un journaliste de la même maison envisage de faire un livre avec un leader politique d’extrême droite, et le voilà mis à la porte. Sur un site d’information, une journaliste traite la France de « pays de racistes dégénérés », après avoir critiqué l’application des règles de la laïcité dans les stades, et aussitôt les réseaux sociaux la couvrent d’insultes.

Les polémiques qu’on nous présente comme des preuves de la régression de la liberté d’expression ne manquent pas. Et chacun de leurs protagonistes s’imagine aussitôt être le capitaine Dreyfus de la liberté d’expression, à l’honneur dégradé aux yeux de tous dans la cour des Invalides.

À la moindre restriction de son exercice, le scandale éclate. Cette cacophonie est décuplée par les réseaux sociaux, dont les réactions épidermiques rendent encore plus difficile la compréhension de ce qu’est la liberté d’expression.

Rappelons quelques principes auxquels a toujours été attaché Charlie Hebdo.

  • Premièrement : il n’y a pas de liberté d’expression possible sans indépendance économique. Pour dire les choses franchement, l’argent est le nerf de la guerre, y compris dans ce domaine. Quand un homme d’affaires rachète le média dans lequel vous travaillez, ne vous cachez pas derrière votre petit doigt, il achète aussi votre liberté d’expression.
  • Deuxièmement : si vous ne pouvez pas vous exprimer comme vous le souhaiteriez dans le média qui vous emploie, quittez-le et créez vous-même celui qui conviendrait à votre sensibilité. C’est ce qu’avaient fait les dessinateurs d’Hara-Kiri en 1960 : ils avaient lancé ce mensuel parce que les autres journaux refusaient de publier leurs dessins. Ces dernières années, Mediapart a réussi l’exploit de devenir un site d’information indépendant. C’est rare, c’est difficile, mais pas impossible.
  • Troisièmement : chaque média possède une ligne éditoriale originale. Si elle ne vous plaît pas, lecteurs, auditeurs ou journalistes, quittez-le. Il en existe suffisamment d’autres avec des sensibilités poli­tiques variées pour permettre à chacun de s’exprimer.

En septembre 2020, Charlie Hebdo avait lancé un appel pour ta liberté d’expression qui avait réuni les signatures de dizaines d’autres médias de toutes tendances politiques. Ce qui doit être défendu, c’est le pluralisme que permet cette liberté. De Mediapart à CNews en passant par Charlie Hebdo ou Valeurs actuelles, il n’y a pas de « bonne » ou de « mauvaise » ligne éditoriale, mais un choix très large de discours et de manières de parler de l’actualité, mis à ta disposition du public.  

À chacun, lecteur comme journaliste, d’y trouver sa place sans mettre au pilori les médias qui pensent différemment. On n’a jamais reproché à Radio France de ne pas accueillir un journaliste de Charlie pour y tenir une chronique hebdomadaire. Car, après tout, les auditeurs n’ont peut-être pas envie d’entendre des choses trop satiriques peu compatibles avec le cahier des charges d’une radio de service public.

Charlie, c’est uniquement pour ceux qui font la démarche d’aller à un kiosque pour l’acheter. C’est ce qui avait été défendu pendant le procès des caricatures en 2006 : les dessins de Mahomet n’étaient visibles que par ceux qui avaient choisi d’acheter le journal. Un média ne peut pas imposer sa ligne éditoriale à tous les Français. Le secteur privé est là pour prendre le relais de ce qui pourrait déroger à la mission de service public.

Quand Coluche faisait ses blagues sur les Juifs, les Noirs et les pédés, c’était sur Europe 1, à l’époque propriété du marchand d’armes Jean-Luc Lagardère (et pas encore de Bolloré) et pas sur les ondes de France Inter, radio de service public.

Finalement, la liberté d’expression en France n’est pas dans un état aussi catastrophique qu’on le dit. Mis à part les attentats et les menaces de mort qui, aujourd’hui, menacent toute la population, c’est plutôt la situation économique dégradée des médias qui rend difficile l’exercice sans entraves de cette liberté fondamentale.

Pour nous remonter le moral, il y a l’Iran : le rappeur Toomaj Salehi vient d’être condamné à mort pour « corruption sur terre ». Sa liberté d’expression n’a pas été beaucoup soutenue par les rappeurs français, pourtant toujours prompts à tweeter des stupidités à l’occasion de polémiques débiles. Et ce n’est pas un recours devant les prud’hommes pour toucher des indemnités qui donnera des remords à ses juges.


Éditorial de Riss. Charlie Hebdo. 08/05/2024


3 réflexions sur “La liberté d’expression devant les prud’hommes

  1. bernarddominik 08/05/2024 / 14h15

    Ce ne sont pas les journaux mais les lois qui limitent la liberté d’expression. Il y a des mots interdits, des confusions volontaires faite par la loi (anti sionisme et antisémitisme par exemple), des partis pris sur les génocides par exemple, la loi s’est installée dans l’histoire interdisant toute étude historique qui dévierait du dogme officielle, Poutine Hitler Mussolini sont dans la même logique.

  2. tatchou92 08/05/2024 / 17h21

    On a en fait le choix :
    – de ne rien dire, de penser au chèque à la fin du mois si on est salarié, de ne pas se procurer le journal qu’on a envie de mettre à la poubelle, et de ne pas perdre des dizaines d’€ à la fin du mois..
    – d’acheter celui dont la ligne éditoriale nous convient le mieux et que l’on veut soutenir,
    – de réagir et d’avoir le courage d’assumer… sachant qu’on risque de se retrouver seul, vu le contexte ambiant, vu la censure… cela rappelle une époque où certain quotidien était régulièrement saisi..

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