- D’un côté l’Amérique « bleue » des côtes, Ouest et Nord est, et des grandes villes, celle qui vote démocrate.
- De l’autre, le pays « rouge » — couleur du parti républicain —, l’Amérique conservatrice des régions rurales et des petites villes du Sud et du Centre.
La répartition géographique de la population en fonction de ces lignes partisanes ne cesse de s’accroître. Elle fait ressurgir le spectre d’une scission, comme au temps de la guerre civile qui a opposé, de 1861 à 1865, les États du Nord, favorables à l’abolition de l’esclavage, aux États confédérés du Sud. Cent soixante ans plus tard, ce n’est plus l’esclavage, mais la guerre culturelle qui déchire les États-Unis. Celle-ci a tellement accru la polarisation géographique du pays que les élections ne se jouent désormais plus que dans les quelques États, comme l’explique David A. Hopkins, professeur de science politique au Boston College.
Comment expliquer qu’aux États-Unis les clivages politiques soient si nettement inscrits dans la géographie : les côtes, Ouest et Nord-Est, sont bleues, le centre et le sud du pays, rouges ?
Cette répartition géographique en fonction des opinions politiques, sociales et culturelles est due aux spécificités démographiques des différentes régions des États-Unis. Certaines lignes de fracture sont anciennes.
Le Sud, par exemple, compte historiquement un nombre disproportionné de chrétiens évangéliques blancs ayant des points de vue très conservateurs sur des sujets chauds du débat politique, comme l’avortement ou le mariage homosexuel, ce qui les fait pencher vers le Parti républicain.
D’autres clivages sont plus récents. Les électeurs démocrates, parce qu’ils forment une population plus diplômée et diversifiée sur le plan racial, ont tendance à vivre dans les centres urbains. Ils sont particulièrement nombreux sur les côtes, car c’est là que se trouvent la plupart des grands pôles économiques : Boston, New York, Los Angeles, San Francisco…
En revanche, dans les zones rurales du centre, les personnes qui n’ont pas fait d’études universitaires sont majoritaires. La démarcation bleu-rouge doit donc beaucoup à la fracture entre les grandes villes d’un côté et les régions rurales et petites villes de l’autre.
Cette polarisation géographique tend à se renforcer, car les électeurs votent de plus en plus en fonction des enjeux culturels.
Où les électeurs de Donald Trump sont-ils concentrés ?
Donald Trump est particulièrement populaire parmi les Blancs conservateurs qui n’ont pas fait d’études supérieures, et ceux-ci sont surtout concentrés dans les petites villes des zones rurales. Le Parti républicain y est devenu plus populaire depuis que Trump en a pris la tête.
C’est vrai dans tous les Etats, et encore plus visible dans le Sud, là où se situent les régions les plus rurales, et dans certaines parties du Midwest. A contrario, sa dernière concurrente aux primaires républicaines, Nikki Haley, a eu tendance à obtenir de meilleurs résultats que lui dans les banlieues aisées, où la population, bien que conservatrice, penche assez peu en faveur de l’ancien président. C’est dans ces secteurs aussi que l’on voit des électeurs quitter le Parti républicain par rejet de Trump.
Vous êtes l’auteur d’un livre intitulé « Red Fighting Blue »…
Vous pensez que les Etats rouges sont en guerre contre les bleus ?
L’Amérique rouge n’aime pas l’Amérique bleue et vice versa. Mais les habitants des zones rurales et petites villes sont davantage préoccupés par les grandes villes que l’inverse. On le voit dans les campagnes électorales de bon nombre de candidats républicains, quasi exclusivement centrées sur le ressentiment à l’égard de ceux qui sont perçus comme ayant le pouvoir politique, social et économique. Ils ont fait de la guerre culturelle contre « l’autre Amérique » un levier électoral.
Les États-Unis se dirigent-ils vers le même type de fracture qu’au temps de la
guerre de Sécession, où la ligne de partage géographique était aussi idéologique ?
On peut établir un parallèle avec ce précédent historique, mais je me garderais de le pousser trop loin. Lors de la guerre de Sécession, le clivage régional était incroyablement fort entre Nord et Sud. On pouvait tracer une ligne horizontale au centre du pays entre États esclavagistes et États libres. Aujourd’hui, bien que la concentration géographique des populations soit spectaculaire, on trouve toujours beaucoup de démocrates dans les États rouges et vice versa.
Au sein de territoires très conservateurs comme le Texas ou la Floride, on trouve des grandes villes progressistes. Et inversement : dans les États bleus de New York et de Californie, il existe des régions rurales qui votent rouge. Mais notre système électoral, parce qu’il prévoit que « le gagnant prend tout » (« the winner taxes it ail »), accroît ces différences : un État où 55 % des habitants votent républicain et 45% votent démocrate sera « rouge ».
Cette règle accentue considérablement les fractures physiques de notre guerre culturelle. Je ne suis donc pas sûr que nous assistions au prélude d’un conflit armé. Mais il est vrai que les Américains sont moins susceptibles que par le passé de vivre à proximité de personnes ayant une opinion politique différente de la leur. Tout comme il est vrai que le nombre d’États qui penchent clairement d’un côté est plus élevé à chaque nouveau scrutin.
D’un côté, des démocrates s’installent dans des villes dynamiques comme Austin,
en plein Texas, État républicain. De l’autre, des conservateurs quittent des
États bleus pour aller vivre dans des États rouges comme la Floride…
Je suis sceptique face aux analyses qui présentent ces déplacements comme étant motivés par des raisons purement politiques. Les jeunes déménagent à Austin parce que l’industrie technologique y est en plein essor. Or, il s’avère qu’ils ont tendance à être libéraux culturellement.
Et si des personnes s’installent en Floride par adhésion à la politique conservatrice du gouverneur Ron DeSantis, elles sont nombreuses à y venir aussi pour prendre leur retraite au soleil, ou parce qu’elles ont une petite entreprise et peuvent profiter de l’absence de taxes…
Ces électeurs-là ont tendance à voter républicain. Au final, même s’ils ne sont pas forcément dictés par des raisons politiques, ces mouvements ont pour effet de rendre les communautés plus uniformes idéologiquement.
Avec quelles conséquences ?
On en voit les effets dans la réduction du nombre de circonscriptions où les élections sont encore concurrentielles. Le champ de bataille électoral se rétrécit, car de plus en plus d’États sont majoritairement démocrates ou républicains. En 1976, il y avait 34 États très disputés entre les deux partis lors de la présidentielle. En 2020, il n’y en avait plus que 14.
Les élections nationales ne se jouent plus que sur quelques États dits « violets », où il y a un équilibre numérique entre les habitants des grandes villes et ceux des zones rurales : Pennsylvanie, Wisconsin, Michigan, Arizona, Géorgie… Résultat, les candidats concentrent leurs campagnes électorales sur cette poignée d’Etats et ignorent le reste du pays puisqu’ils savent déjà pour qui il va voter.
Cela mine-t-il le fonctionnement de la démocratie américaine ?
Il y a deux manières de considérer cette polarisation croissante de l’Amérique. D’un côté, elle est source de divisions que l’on peut estimer négatives pour le pays. Les Américains se définissent plus qu’avant en fonction de leur identité partisane, et celle-ci marque d’autres frontières sociales plus nettement qu’auparavant : la race, la religion, la classe sociale, le niveau d’éducation, la génération et la situation géographique sont tous devenus plus prédictifs de l’orientation politique.
C’est d’autant plus frappant aux États-Unis que le système politique est binaire. Il n’y a que deux partis susceptibles de gouverner, donc les électeurs se sentent obligés de choisir un camp : ils sont pour ou contre. Mais, d’un autre côté, il faut se rappeler que c’est le mouvement des droits civiques qui a été l’un des grands facteurs de cette polarisation.
Les années 1960 ont apporté des changements sociaux et culturels célébrés par une partie de la population et rejetés par une autre. On peut donc voir ce fossé comme le prix à payer pour une société et un système politique plus justes.
Propos recueillis par Sarah Halifa-Legrand, correspondante à Washington. Nouvel Obs. N° 3106. 11/04/2024
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