Trafic de drogue

Des « nourrices » sous protection ?

Elles sont souvent mères isolées, harcelées par les dealers pour cacher des stupéfiants ou des armes. L’État veut créer pour elles un statut de repenti afin de les protéger et les inciter à parler. Un moyen de lutter contre le narcotrafic, dont Marseille est devenu l’épicentre


Depuis qu’elle s’est enfuie de son quartier voici un peu plus d’un an, Inès (1) vit dans la peur : « Que se passerait-il si, par malheur, ils retrouvaient la trace de ma famille ?» « Ils » ? C’est ainsi que cette mère célibataire de trois enfants désigne les trafiquants qui, de l’hiver 2021 au printemps 2022, l’ont harcelée dans une cité de Marseille dont nous tairons le nom pour des raisons de sécurité. « Ils voulaient ma cave pour entreposer leur drogue, raconte d’une voix agitée la jeune femme brune et fluette. « Ils ont tout essayé pour m’acheter. » Malgré sa précarité financière, elle assure n’avoir jamais « cédé ». Ce refus de devenir ce que l’on appelle une « nourrice », Inès le paie encore aujourd’hui, obligée de quitter Marseille et de changer de vie.

C’est pour ces mères isolées, proies pour les réseaux, que Sabrina Agresti-Roubache, la secrétaire d’Etat à la Citoyenneté et à la Ville, veut créer dans les prochains mois non seulement un numéro d’urgence « sur le modèle de celui qui existe pour les femmes victimes de violences conjugales », mais aussi un statut de repenti, pour celles qui n’ont pas eu d’autre choix que de se soumettre aux trafiquants. « Elles se taisent car elles ont peur. Mais les enquêteurs n’arrivent à remonter les filières que lorsque les gens parlent, et pour leur permettre de parler, il faut les protéger », résume la secrétaire d’Etat.

Cette protection, Inès en aurait eu grand besoin. « Ils savaient qu’il n’y avaitpas d’homme à la maison, se remémore-t-elle. Alors ils sont arrivés à dix chez moi pour me faire la misère. » C’était à l’automne 2021, elle venait d’accoucher de son troisième enfant, son compagnon l’avait abandonnée et, après la perte de son travail pendant la crise du Covid, elle ne subsistait que grâce au RSA. « Ils ont endommagé ma voiture, se souvient Inès. La nuit, ils tiraient sur mes volets, ils ont même brûlé la porte de mon appartement ».

Mais la jeune femme tient bon : « Parce que si tu acceptes, c’est encore pire que si tu refuses : t’es foutue, t’es morte ! » Dans son immeuble HLM tout le monde sait mais personne n’ose bouger : « Que voulez-vous, lui disent ses voisins, on est face à une armée, et nous, on est désarmés. » Inès ne reçoit pas plus de soutien de son bailleur, qui, malgré ses appels au secours, lui répète qu’il ne peut « rien faire ».

Des mois de terreur, jusqu’au jour où Inès apprend que les dealers attendent ses « petits » à la sortie de l’école. Elle s’y précipite, réussit, grâce à une autre maman, à exfiltrer ses enfants, les fait monter dans sa voiture et s’enfuit : « Je n’ai pas réfléchi, j’ai tout laissé derrière moi. »

S’ensuivent deux semaines d’errance : « On n’avait pas d’argent, on vivait tous les quatre dans la voiture. » En désespoir de cause, elle roule jusqu’à la permanence de Sabrina Agresti-Roubache, tout juste élue députée des Bouches-du-Rhône. Ayant grandi à Félix-Pyat, une cité du 3ᵉ arrondissement de Marseille, la future ministre a la réputation de connaître les difficiles conditions de vie des habitants des quartiers populaires. Ce soir-là, Inès n’ose pas entrer – « J’avais honte de demander de l’aide » alors c’est son fils aîné, âgé de 12 ans, qui va à la rencontre de l’élue. Cette dernière trouve aussitôt un hôtel, puis un appartement, pour abriter la famille.

Depuis, la situation des femmes isolées dans les cités ne s’est guère améliorée. « Les trafiquants ont des difficultés à recruter et ils embarquent de plus en plus de jeunes filles sur les points de deals, explique Pierre-Edouard Colliex, le nouveau préfet de police des Bouches-du-Rhône. On constate aussi, parce que c’est plus rentable et moins risqué pour les réseaux, qu’elles sont parfois contraintes à se prostituer. » Mais le rôle réservé aux femmes reste le plus souvent celui de « nourrice ». Et malheur à celles qui n’obéissent pas. En mai 2022, Malika (1), une mère de famille qui refusait de cacher de la drogue dans son appartement d’un quartier sud de la ville, a vu sa porte criblée de balles. […]

Habitante de la cité de La Paternelle dans le 14e arrondissement, Jessica, une mère de quatre enfants dont une fille de 5 ans, revisite son année 2023, comme un long cauchemar : « Quand je sortais de chez moi, je disais à ma plus petite que les plaques de sang sur le trottoir, c’était de la peinture, et quand j’entendais les coups de feu, je lui parlais de feux d’artifice. »

« Ouvrir Nettoyage » version « XXL »»

[…] « Place nette », la nouvelle doctrine revendiquée par Emmanuel Macron qui est venu à Marseille, le 19 mars, pour commenter le déploiement de centaines de policiers au sein de La Castellane, une cité du 16e arrondissement où vivent 7 000 habitants. Un « nettoyage » version « XXL », avec 170 trafiquants visés, 82 interpellations réalisées, 350 000 euros découverts en liquide, ainsi que 8 kilos de cannabis saisis lors des premières vingt-quatre heures de l’opération prévue pour durer trois semaines.

En se déplaçant en personne, Emmanuel Macron a voulu marquer les esprits, et réaffirmer son refus des « discours de défaite ». Une réponse au cri d’alarme lancé quelques jours plus tôt par quatre magistrats marseillais devant la commission d’enquête sénatoriale sur le narcotrafic. « Je crains que nous ne soyons en train de perdre la guerre contre les narcotrafiquants », avait prévenu Isabelle Couderc, la vice-présidente chargée de la coordination de la lutte contre la criminalité à Marseille.

La refonte du statut des repentis.

[…] Fin 2023, dans « l’Obs », Nicolas Bessone avait déjà cité, parmi les « outils nouveaux » à développer, la refonte du statut des repentis, un programme « insuffisamment utilisé ». C’est peu dire. Instauré en 2004, ce dispositif qui offre aux anciens membres du crime organisé une nouvelle identité, une protection policière et une réduction de peine en échange de leur collaboration n’a réellement été mis en place en France qu’en 2014.

Dix ans plus tard, il demeure sous-employé. Seule une soixantaine de personnes en ont bénéficié en France, contre plusieurs milliers en Italie, et près de 20 000 aux États-Unis depuis les années 197o. Annoncée pour 2023, une réforme de ce statut devrait être présentée par le garde des Sceaux fin 2024.

A l’occasion de la refonte de la loi, Sabrina Agresti-Roubache souhaite inclure un article prévoyant une protection particulière pour les « nourrices » dans les cités. Une évolution vue d’un bon œil par Stéphanie Cherbonnier, la patronne de l’Office anti-stupéfiants (Ofast) : « Les « nourrices » sont des rouages essentiels dans l’organisation des trafiquants, explique cette spécialiste reconnue de la lutte contre la grande criminalité. […]


Mathieu Aron. L’Obs.  (Extraits) N° 3105. 04/04/2024


(1) Les prénoms ont été changés.


Une réflexion sur “Trafic de drogue

  1. tatchou92 09/04/2024 / 23h46

    ce sont des mères courage….

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