TV5 MONDE, télévision française à vocation planétaire, à laquelle l’État fournit les trois quarts de son budget, a décidé d’ouvrir ses finances et son conseil d’administration.
Parmi les heureux invités, quatre pays connus pour piétiner la liberté de la presse, parmi lesquels le Gabon, qui, il y a moins de huit mois, a été le théâtre d’un putsch. Les droits de l’homme, c’est d’un démodé !
A en croire un courriel interne daté du 8 mars, la chaîne « a engagé activement l’ouverture de sa gouvernance » à sept pays subsahariens, dont le Cameroun, la République démocratique du Congo, le Gabon et le Congo-Brazzaville, classés respectivement 138ᵉ, 124ᵉ, 94ᵉ et 81ᵉ sur 180 au palmarès 2023 de Reporters sans frontières sur la liberté de la presse. Les autres élus, plus « fréquentables », sont le Sénégal, le Bénin et la Côte d’Ivoire.
L’opération, bien sûr, a l’aval de l’Élysée et du Quai d’Orsay. Il se chuchote même que ces étranges épousailles pourraient être officialisées en octobre prochain à Villers-Cotterêts, décor du 19ᵉ Sommet de la francophonie — à condition, toutefois, d’être avalisées par les partenaires actuels de TV5 Monde (la Belgique, la Suisse, le Québec, le Canada et Monaco).
Patron de la chaîne depuis 2012, Yves Bigot défend son projet auprès du « Canard », indiquant qu’il « s’inscrit dans le cadre du « plan stratégique 2025-2028 » et n’en est qu’au stade préliminaire ».
Le 25 mars, Bigot s’envolait pour Brazzaville afin de soumettre au président Denis Sassou-Nguesso — quarante ans de pouvoir sans partage un document confidentiel sur lequel « Le Canard. » a mis la palme. Intitulée « Adhésion groupée au financement et à la gouvernance », cette note détaille les modalités du pacte. En contrepartie d’une contribution de 600 000 euros, chacun des sept nouveaux venus siégera à tour de rôle au sein du conseil d’administration de TV5 Monde et accédera à la grille de la chaîne.
Dans le cas du Congo, il est stipulé que le fauteuil d’administrateur échoira au directeur général de Télé Congo, un média d’État à la gloire de Sassou qui, de surcroît, choisira les programmes — journaux télévisés compris — diffusés sur les huit canaux de la chaîne internationale et sur sa plateforme TV5 Monde Plus. Ça promet…
Orchestrée dans le dos d’une rédaction partagée entre hostilité et résignation, l’opération suscite, en outre, l’inquiétude des correspondants locaux, plus que jamais exposés aux diktats des pouvoirs autoritaires. Aux esprits chagrins, Yves Bigot, dont le second mandat expire à la fin de l’année et qui rêve de prolonger son bail, garantit que tous les États associés adhéreront à la charte maison.
La charte, soit, mais laquelle ? Le 3 avril, la présidente de la société des journalistes, instance fraîchement ranimée, a soumis au patron une version « renforcée », aussitôt approuvée, dont le contenu demeure pour l’essentiel secret.
Bigoteries et demi-vérités
« Si vous subissez la moindre pression, a claironné Bigot lors d’une récente réunion, appelez-moi. Je m’en occuperai personnellement ». Pas sûr qu’une telle promesse suffise à apaiser les craintes. Par vent contraire, le dirlo a parfois tendance à lâcher ses troupes, voire à les accabler. Le 23 janvier dernier, au beau milieu de la Coupe d’Afrique des nations de football, sont apparues à l’écran, en lieu et place du drapeau camerounais, les couleurs des rebelles sécessionnistes de l’« Ambazonie ». Confusion navrante, certes, mais imputable à un prestataire.
Qu’importe ! Bigot fonce aussitôt à Yaoundé pour y battre sa coulpe, ou plutôt celle de sa rédac. Au micro de la radio nationale, il déplore élégamment « un relâchement tout à fait ‘coupable dans le contrôle des éléments mis à l’antenne ». Avec un tel avocat, les confrères de TV5 Monde n’ont pas besoin de procureur…
Jérôme Canard. Le Canard enchaîné. 17/04/2024
Donner la parole aux africains pourquoi pas? Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.