C’est le printemps, le ciel est clair, je lis.
J’ai quelques jours de solitude devant moi, rien de prévu, aucune contrainte. J’ai sorti ma chaise longue dans le jardin, disposé à ma droite une pile de livres dans l’herbe. Je lis enfin pendant des heures, sans m’inquiéter des horaires, des mails, des rendez-vous à préparer.
C’est le bonheur. Je lis à corps perdu, sans arrière-pensées, sans souligner les phrases que j’aime, sans me dire à chaque page que je pourrais parler de ce livre dans Charlie. Je lis presque comme un enfant, comme lorsque je dévorais Crime et châtiment à 15 ans, un été, allongé sur le ventre, sur Le divan du grenier.
Vais-je retrouver ce culot de l’insouciance qui a disparu de ma vie ? Vais-je parvenir à décrocher ? Notre conscience est trop vigilante, elle nous empêche de nous abandonner, l’anxiété a pris le pouvoir, et avec elle l’impossibilité d’être là sans interruption. Au contraire, quand on lit, quand on lit vraiment, on s’oublie : on est de nouveau là, tout entier, comme la lumière elle-même.
Alors voilà, c’est un jour bleu d’avril, je me suis levé tôt, je suis allongé au milieu du lierre, des papyrus, des tulipes et des pivoines qui se préparent à éclore : je m’oublie. Dans les livres, aussi bien que dans les fleurs et les feuillages, on cueille des étincelles : le royaume qu’on se compose avec elles est rempli de nuances. Entrer dans la présence, c’est se nourrir de ces nuances.
En voici une : « Vivre comme si tout annonçait le bien-aimé ». C’est un vers que je viens de grappiller dans Quelque chose de brillant avec des trous, de Maggie Nelson (Éditions du sous-sol), un vers qu’on peut aussi tire au féminin : la bien-aimée est la voix secrète de toute littérature. « L’ambivalence est plus belle/que la justice », écrit-elle aussi, et ça me fait penser. À quoi ? Je ne sais pas : dans ce jardin, cette après-midi, il ne doit pas y avoir d’objet à ma pensée. Je grappille, c’est tout. « Tu dis que je ne dois pas avoir honte de mon désir/Pour le sexe pas plus que pour le langage » : je souris, sagesse de la poésie.
Dans ma pile, il y a un petit livre merveilleux d’Antoine Couder : Jean-Louis Murat. Foule romaine (éd. Le Boulon, coll. « Seven lnches »). À partir d’une seule chanson qui devient à elle seule un monde, Antoine Couder déploie une rêverie émotive, un éloge scrupuleux, un commentaire savant et insolent sur la jeunesse, le rock, le temps et la poésie, sur Murat, le plus grand chanteur français depuis Gainsbourg et Bashung : « Que signifie ce régime d’absolu dont tu te nourris en boulimique avant de tout recracher de cet obscur objet de tes désirs ? »
Le soleil tourne, je grappille de nouvelles phrases dans un livre génial dont je vais reparler bientôt ici : Bande dessinée. Anatomie d’un art, de Damien MacDonald (éd. Flammarion), où il est question de « troisième oreille » et de « sexe d’encre et de papier ».
Yannick Haenel. Charlie Hebdo. 17/04/2024
Bonjour Michel lire c’est ce que je vais faire cet après-midi car je suis atteinte de « flemmingite aigüe LOL il fait moche alors je vais me réfugier dans un bon polar bien noir. Bon après-midi Amicalement MTH
Merci Marie, pour ton commentaire et bonne lecture bien au sec et au chaud dans ta froide région
Avec toute mon amitié. Michel