La peur des mots

Il devient banal d’identifier notre cerveau à un ordinateur. Sur une planche anatomique, dans une publication pour enfants, je trouve un PC portable dessiné à la place du ciboulot. Et puis je lis qu’une psychiatre québécoise, la Dre Valérie Tourjman, considère qu’un traitement par électrochocs, « c’est un peu comme si on appuyait sur le bouton de réinitialisation d’un ordinateur ». Cette identification aux machines ne va pas s’arranger : bugs, connexions, téléchargements, applis, cybersécurité : le jargon informatique prend toujours plus de place dans nos conversations quotidiennes.

« Tout jargon suppose une idéologie qui, pour une raison ou pour une autre, craint de se faire voir dans une trop grande clarté », écrivait en 1977 Marthe Robert — une critique littéraire et traductrice de Kafka. On peut alors se demander quelle est l’idéologie qui correspond à notre langage de geeks. Dans Livre de lectures, Marthe Robert s’inquiétait de la multiplication des euphémismes dans le Langage courant. Elle prenait l’exemple de l’expression « individus économiquement faibles » qui commençait à remplacer « les pauvres » dans les journaux, et tremblait de voir un jour apparaître un héros « malvoyant » dans un roman. Le mot « aveugle » fait peur, dit Marthe Robert, « mais la littérature n’est pas faite pour rassurer, mais pour inquiéter ».

Elle poursuit en disant que la querelle de mots n’est pas une occupation de gens tatillons « mais bien le seul combat qu’il vaille peut-être encore la peine de mener ». Pour ma part, je combats l’usage de sigles comme TND (trouble du neurodéveloppement) pour parler d’un enfant ; je préfère dire un « enfant mal parti », comme disait Fernand Deligny. Les sigles sont le comble du jargon : on leur demande de faire disparaître les signifiants gênants.

On a peur des mots et des affects qu’ils charrient. Avec un langage infiltré de mots techniques, on se donne l’illusion de contrôler la situation, de mettre à distance nos inquiétudes, notre peur des équivoques. Ça donne « un langage qui n’a plus de saveur, plus de sève, desséché, un langage qui s’est calqué sur ce qu’il y avait de pire dans celui de la technocratie, ou du droit, ou de la médecine, dans ce qu’il y avait de plus désespérant, dans ce que le langage avait pu donner de plus triste comme excroissance spécialisée (2) ».

Aujourd’hui, on ne dit plus « Untel est mort », on entend partout « Untel est décédé » ; même entre proches, même sur le divan ; alors que ça a été longtemps une expression réservée à l’administration, ce terme juridique et médico-légal a glissé dans le langage courant.

Le poète Robert Desnos parlait de « langage cuit » pour qualifier les expressions toutes faites répétées mécaniquement. Marthe Robert lui emboîtait le pas, et parlait de « langage recuit » : « On n’ose plus parler cru ». En 2024, nous en sommes à un langage trop cuit, voire cramé. Et bientôt, ça sonnera encore trop humain de dire « décédé », trop chargé d’affects ; alors, on dira peut-être « débranché », ou encore « aboli », ou « vaporisé », comme le sont les individus gênants dans le roman d’Orwell 1984.

L’idéologie que sert notre jargon technique quotidien, c’est le transhumanisme. Les transhumanistes voudraient réduire l’humain à un cloud capable d’héberger les âmes enfin débarrassées de leur corps par trop encombrant. Dans le transhumanisme, le langage humain est plus que trop cuit, il est carrément carbonisé, grillé comme un vieux circuit imprimé.


Yann Diener. Charlie Hebdo.  27/03/2024


  1. Le Médecin du Québec (27 juillet 2022).
  2. «Marthe Robert et les livres» (France Culture, 5 avril 1980).

Une réflexion sur “La peur des mots

  1. tatchou92 01/04/2024 / 17h42

    Vite, SVP, un verre d’eau et 2 DOLIPRANE 500mg…

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