Les opérations « place nette »

… surtout d’la com’, encore et encore…

Le ramdam présidentiel autour des opérations anti-drogue est contreproductif, foi de magistrats.

Déboulant à l’improviste à Marseille, le 19 mars 2024, Emmanuel Macron a prévenu sur un ton martial qu’il inaugurait ce jour-là « la première d’une série d’une dizaine d’opérations « place nette ». Dites « XXL », ces manœuvres doivent s’étendre sur plusieurs semaines » à travers toute la France.

Message reçu cinq sur cinq : moins d’une semaine plus tard, à Roubaix comme à Dijon ou en banlieue lyonnaise, les trafiquants avaient fait « place nette » d’eux-mêmes avant le débarquement de 900 poulets et pandores. Les flics et magistrats qui enquêtent discrètement depuis de longs mois n’ont pas apprécié le ramdam présidentiel ni… la violation du secret de l’instruction ! 161 personnes en garde à vue, 30 kg de cannabis, 1,37 kg de coke et quelques milliers d’euros saisis par les flics phocéens, le 25 mars, sous le regard de Macron.

Poudre aux yeux

Un bilan spectaculaire ? « C’est de l’agitation, répond un magistrat. Il n’y a aucune réelle suite judiciaire. Le tribunal s’était préparé, organisé… A part quelques comparutions immédiates de plus qu’à l’ordinaire, nous n’avons rien vu venir » En réalité, le concept de ces opérations place nette n’est pas neuf.

En juin 2015, par exemple, Bernard Cazeneuve, alors ministre de l’Intérieur, conduisait « une très grosse opération de démantèlement de filière » dans le quartier de la Castellane.

Résultat: des arrestations et des saisies. Mais, une fois que le politicus-circus était parti voir ailleurs, le business avait repris aussi sec. De la poudre aux yeux, ce barnum?

« Le prix de la marchandise ne bouge pas d’un iota malgré les démantèlements des points de deal », note un gradé. Les filières d’approvisionnement demeurent intactes, et l’argent gagné reste pour l’essentiel insaisissable, évaporé dans des chambres de compensation ou dans des paradis fiscaux. A Marseille, un point de deal — la ville en compterait aujourd’hui 132 — peut rapporter jusqu’à 80 000 euros par jour. Mieux qu’une retraite chapeau!

Maître Yoda vs DZ Mafia

En quinze ans, ce commerce a causé la mort de plus de 300 personnes autour du Vieux-Port, dont 49 l’année dernière, et plus 29 blessés. Si ça dézingue moins depuis le début de l’année, c’est, officiellement, grâce au premier flic de France, Gérald Darmanin. En réalité, comme le confie au « Canard » un enquêteur des stups, les deux gangs qui se sont entretués ont été contraints de signer une trêve en septembre dernier… faute de combattants.

Pour la petite histoire, le chef du clan Yoda et son homologue de la DZ Mafia se sont mis en pétard après une embrouille dans une boîte de nuit thaïlandaise. Le premier a fini par être arrêté au Maroc début mars, le second est toujours en cavale, mais une douzaine de ses lieutenants ont été serrés ces dernières semaines. Darmanin a dégainé un post sur X pour saluer la réussite de ses troupes. Encore de la com’…

De fait, la neutralisation des deux gangs n’a rien changé. Pendant qu’ils étaient occu­pés à s’entretuer, leurs rivaux en ont profité pour récupérer leurs parts de marché… Et, même quand ils sont sous les verrous, les caïds continuent de gérer tranquillou leurs affaires par téléphone. « Nous nous inquiétons d’une « mexican isation », c’est-à-dire d’une poursuite des affrontements entre bandes criminelles dans les établissements pénitentiaires, alertait, le 5 mars, Nicolas Bessone, le procureur de la République de Marseille, devant la comm ission d’enquête sénatoriale sur le narcotrafic. De fait, un assassinat et une tentative d’assassinat y ont eu lieu récemment. »

Lorsqu’en mai ladite commission rendra publics ses travaux sur cette « guerre perdue », Darmanin et Macron pourront toujours prétendre que les sénateurs ont fumé la moquette…


Didier Hassoux et Christophe Labbé. Le Canard enchaîné. 27/03/2024


4 réflexions sur “Les opérations « place nette »

  1. bernarddominik 01/04/2024 / 9h14

    Oui les juges peuvent critiquer mais ils sont très laxistes avec les trafiquants. Quelques mois de taule avec sursis, et ils ne résilient jamais le sursis. Un trafiquant passe 10 fois devant le juge, écope 10 fois de quelques mois avec sursis. Et aucun juge ne resilie les sursis.

    • Libres jugements 01/04/2024 / 10h24

      Pas assez d’unités pénitentiaires en France ; les existants son hyper surchargé souvent vétustes et insalubres, De petits délinquants sont mélangés à des grands gangsters, le règne du plus fort n’intègre pas le mot réinsertion dans la vie active pas plus que la rédemption. Tant qu’il n’y aura pas de nouvelles installations pénitentiaires – qui ne saurait être pour autant un lieu de villégiature genre Club Méditerranée – Il est pratiquement impossible d’incarcérer plus de délinquant. Ce qui explique pour une partie, la mansuétude des condamnations, tout comme la non prise en compte des sursis cumulés.
      Bien sûr, facile à dire, mais reste encore une volonté gouvernementale ou pas.
      Michel

  2. rblaplume 01/04/2024 / 13h11

    Il n’y a pas de mansuétude ! Il y a pénurie de personnels de police, de gendarmerie, d’éducateurs(trices), d’actions sociales coordonnées sur le long terme, d’associations de bénévoles esseulées sans soutien.
    Les magistrats, greffiers, et autres personnels épuisés et victimes de pénuries de matériels (informatique et autres) font ce qu’ils peuvent. Leurs défaillances programmées servent souvent de prétexte pour les désigner comme des boucs émissaires utiles. Par contre, il y a un manque de volonté politique, car c’est un sujet très sensible. La misère, le chômage, l’influence religieuse interne et externe, la géopolitique avec les pays du Maghreb, la vie politique dans ces villes de plus en plus nombreuses touchées par ces trafics et mafias, avec la gestion des quartiers livrés à eux-mêmes, sont des paramètres à prendre en compte. Je n’évoque même pas l’administration pénitentiaire qui est dans le même état !
    Tout est connu, recensé, documenté par des rapports parlementaires, des études nombreuses de sociologues, de rapports ministériels : Éducation Nationale, Ministère des Actions sociales et bien d’autres.

    • tatchou92 01/04/2024 / 18h06

      Bonsoir, merci pour votre utile démonstration..Cela me rappelle une remarque, relative aux impayés de loyers dans certaines cités, de certaines villes populaires de nos banlieues..
      Des familles nombreuses, avec un taux de chômage important n’étaient plus en mesure de régler leurs loyers, mettant les organismes en difficulté, certains procédant à des expulsions.. d’autres ne voulant pas, pour protéger les enfants…
      en leur assurant la gratuité des repas de la cantine..
      Puis les dettes ont progressivement été réduites, voire disparues…

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