La galère

En trois ans, le nombre de radiations de demandeurs d’emploi a grimpé de 50 %, sur fond de discours culpabilisateur, plongeant les premiers concernés dans des situations parfois intenables.

[…] Tout commence [pour Michel(1)], le 14 décembre 2023 par une procédure de contrôle en apparence anodine. L’ancien ingénieur en génie civil, qui vit dans une petite commune du Nord, est prévenu par mail qu’il va devoir montrer qu’il recherche activement un emploi. En plus de remplir un fastidieux questionnaire, il joint la liste de toutes les offres d’emploi auxquelles il a répondu les derniers mois, ainsi que les réponses reçues.

Le 10 janvier 2024, il est convoqué à France Travail pour un échange avec sa conseillère, qui tourne au vinaigre. « Elle me dit que mon dossier est vide, que ça ne passera jamais la rampe, raconte-t-il. J’avais pourtant candidaté à de nombreux postes, avec des réponses systématiquement négatives. »

En désespoir de cause, Michel indique que, ces derniers temps, sa recherche est perturbée par sa situation personnelle : il doit s’occuper, seul, de son père de 84 ans, fraîchement hospitalisé pour une grave insuffisance cardiaque.

[…] Le 12 janvier 2024, le directeur de l’agence rédige un courrier pour avertir Michel de l’imminence d’une sanction pour « insuffisance d’actions en vue de retrouver un emploi ». Le chômeur a dix jours pour envoyer ses observations.

Mais voilà que le climat décide de s’en mêler : un déluge de neige et de pluies verglaçantes choisit cette semaine pour s’abattre sur le nord de la France, semant la pagaille sur les routes au point d’en rendre certaines impraticables. « Dans ma petite commune, tout était bloqué, explique Michel. Le bus ne passait pas, le facteur non plus… Résultat des courses, je n’ai reçu le courrier que le 22 janvier 2024. »

Michel se rend à l’agence le 29 janvier 2024.

Trop tard : le matin même, un courrier l’informant de sa radiation pour un mois est parti depuis les services de France Travail. Le chômeur envoie un recours, contenant notamment l’avis de décès de son père, disparu le 26 janvier. « Ils n’ont rien voulu savoir, en me disant que j’étais hors délai », conclut-il sombrement.

Le voici donc privé d’indemnités chômage. Lui, qui ne touchait déjà pas grand-chose (545 euros par mois), se retrouve à devoir vivre avec rien, ou presque. « Il y a quelque temps, j’ai dû retourner habiter chez mes parents, dit-il. Ma mère, malade, touche 400 euros de pension de retraite : jusqu’à la mort de mon père, elle ne pouvait pas bénéficier de l’allocation de solidarité aux personnes âgées (Aspa), car l’administration prenait en compte l’ensemble des ressources de son foyer. »

Autrement dit, le fils et sa mère doivent se débrouiller avec 400 euros jusqu’à la fin de la radiation. Michel brosse le tableau en peu de mots : « Nous avons un petit jardin dans lequel nous faisons pousser des fruits. Pour le reste, on fait tout nous-mêmes, on dépense très peu, on ne sort jamais. On survit, quoi. »

Pour Victoire Bech, […] l’histoire de Michel en dit long sur les dégâts provoqués par l’« industrialisation » des contrôles effectués par France Travail, sur fond de pressions politiques : « Le gouvernement a voulu augmenter fortement le nombre de contrôles des chômeurs, mais à effectifs de contrôleurs constants. Du coup, les vérifications se font de manière de plus en plus industrialisée, sans prise en compte réelle de la situation personnelle des privés d’emploi. »

En 2021, Emmanuel Macron avait demandé d’accroître les contrôles de 25 %, afin de passer à 500 000 par an. Gabriel Attal, son premier ministre, vient d’annoncer son intention de tripler ce chiffre d’ici la fin du quinquennat et d’atteindre le cap de 600 000 dès cette année. […]

Même si elles ne concernent qu’une proportion très limitée de chômeurs, tout porte à croire que les radiations vont augmenter. En trois ans, elles ont déjà grimpé de 50 %, pour atteindre 54 600 au dernier trimestre 2023. Leur part dans l’ensemble des sorties des inscrits de France Travail a bondi de 7,2 % à 10,6 %. Dans la grande majorité des cas (près de 60 % selon une estimation du médiateur de Pôle emploi), les chômeurs radiés le sont simplement parce qu’ils ne se sont pas présentés à une convocation ou à un rendez-vous.

[…]


Cyprien Boganda. Quotidien l’Humanité. Source (Extraits)


  1. Le prénom a été modifié.

Une réflexion sur “La galère

  1. tatchou92 04/04/2024 / 20h38

    Comment peut-on réagir aussi brutalement, aussi bêtement, sans faire preuve d’empathie, d’un minimum de compréhension, de solidarité, avant d’appliquer des directives aussi radicales ? N’y at-il pas d’organisation syndicale représentative costaude pour soutenir les uns et les autres ??

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