Pendant des décennies, il a régné sur le cinéma français.
Aujourd’hui mis en examen pour « viol », l’acteur est tombé de son piédestal. Comment ce monstre du septième art en est-il arrivé là ? Raphaëlle Bacqué et Samuel Blumenfeld le racontent dans un livre-enquête sur son génie, ses failles et son naufrage
- Comment avez-vous été accueillis par le milieu du cinéma pendant votre enquête ?
Samuel Blumenfeld Nous avons essuyé beaucoup de refus. Que le premier cercle de Gérard Depardieu, donc Elisabeth Depardieu, sa première femme, Catherine Deneuve ou Fanny Ardant, ne réponde pas, je ne trouve pas ça glorieux, mais je le conçois. Mais de manière beaucoup plus surprenante, un certain nombre de metteurs en scène qui ont travaillé avec Depardieu ces quinze dernières années n’ont pas voulu me répondre. Un réalisateur qui a tourné trois films avec lui m’a même dit en pleine interview : « Je ne veux pas apparaître dans cette enquête. Je suis un mâle blanc de plus de 50 ans. J’ai peur de perdre mon job. »
Raphaëlle Sacqué Beaucoup de témoins ont requis l’anonymat.
S. B. J’ai fini par comprendre pourquoi. Ces gens-là ne voulaient pas nous parler parce qu’ils ont vraisemblablement été témoins d’agressions et ne sont pas intervenus. Plutôt que de nous mentir en face, ils ont préféré rester dans leur silence.
- À quand remontent les premiers abus ?
S. B. Au minimum, à la collaboration entre Depardieu et Maurice Pialat sur le tournage de « Police » (1985). Sophie Marceau, qui n’avait que 18 ans, a été traitée de manière inadmissible par ce duo. Mais elle a tenu tête et a protesté. Ce qui lui a valu d’être vouée aux gémonies parce qu’elle avait osé s’en prendre à deux génies.
- Dans votre livre, on découvre à quel point il envisage toute situation comme un rapport de pouvoir…
S. B. Dès qu’il acquiert le statut de vedette, au milieu des années 1970, il devient un supplétif du metteur en scène et se met à agir comme un chef sur un plateau. Cela signifie que tous les problèmes d’une équipe sont tranchés par lui. Depardieu gère cela avec une authentique générosité. Mais il se comporte un peu comme le Dom de la Mafia, comme un parrain qui distribue ses faveurs et fait des propositions que l’on ne saurait refuser…
R. B. Depardieu est issu d’un milieu très modeste. Il le dit lui-même : « J’ai grandi comme une herbe folle entre les jambes de ma mère. »
Il s’est fait tout seul, sans interdits. Et c’est un miracle qu’il soit monté à Paris, que son talent ait été repéré, qu’il ait pu devenir acteur. Ce destin renforce l’admiration qu’il suscite dans le monde du cinéma et de la culture. Par ailleurs, c’est un immense acteur. Son parcours et son talent hors norme renforcent son pouvoir. Un pouvoir dont il joue.
- Son étoile pâlit durant les années 1990. […] il commence à monter des affaires et à fréquenter des dictateurs…
R. B. Le public ne voit pas ce revers noir et médiocre de la médaille, les publicités pour des plats cuisinés industriels en Russie par exemple. Depardieu, ça reste le vin et la bonne chère, soit le cœur de l’identité française. Il investit les symboles nationaux et tout lui est pardonné.
Jusqu’en 2012-2013, lorsqu’il part en Belgique puis en Russie pour protester contre la politique fiscale de François Hollande. Le simple fait qu’il pose avec son passeport russe et devienne une prise de guerre pour Poutine commence à ébranler l’opinion. Mais sa formidable popularité prend encore le dessus sur les rares protestations.
- Quelles ont été ses relations avec le pouvoir présidentiel en France ?
R. B. En France, il mange un peu à tous les râteliers. Il dit qu’il a financé « l’Humanité » et le Parti communiste parce que ses parents votaient « communiste ». Il a adoré Mitterrand et Chirac, qui l’a décoré, puis Sarkozy… Il n’a pas vraiment de convictions politiques, mais il aime les hommes de pouvoir. Il aime aussi les dictateurs parce que ce sont, comme lui, de grands monstres auxquels il peut se mesurer. Ça a commencé très tôt. Avec Fidel Castro d’abord, puis avec tous les dirigeants des pays de l’Est.
- Quand Charlotte Arnould porte plainte contre lui pour « viol » en 2020, ça n’écorne pas beaucoup plus son image…
R. B. Dans le milieu du cinéma, on disait que Depardieu était rabelaisien. Une façon de dire qu’il est très français : il est un peu provocateur, il lève le coude, il est paillard, mais ce n’est pas grave.
- Le milieu du cinéma a-t-il été trop complaisant ?
R. B. Au cinéma, un univers très hiérarchisé et féodal, la star est le suzerain et possède tous les droits. Elle fait la loi dans la mesure où la survie économique d’un film dépend d’elle, et ce pouvoir autorise l’expression de tous ses fantasmes et de tous les excès. Je ne suis pas en train de généraliser, mais lorsqu’un acteur a envie de mal se conduire, eh bien cette mauvaise conduite est souvent largement tolérée. Depardieu peut mettre ses mains partout, sur n’importe quelle « petite main » justement. […]
- Que risque-t-il aujourd’hui ? Il est mis en examen pour « viol » depuis 2020.
R. S. Il risque un procès. Et l’abondance de témoignages, qui relèvent plus des agressions sexuelles que du viol, est un élément supplémentaire. Ce qui est frappant dans l’affaire Charlotte Arnould, c’est qu’elle s’est déroulée devant les caméras de son hôtel particulier. Avec Depardieu, tout se passe toujours sous l’œil, soit des équipes de tournage, soit d’une caméra, y compris ce viol dont il est accusé. Donc il risque très gros. Mais le mal est fait : son image et sa carrière sont brisées.
Propos recueillis par Sylvain Courage et Elisabeth Philippe. L’Obs (extraits) N° 3105. 04/04/2024
L’Obs dans son n° 3105 consacre 10 pages à ce personnage sulfureux. Certainement un reportage intéressant pour celles ou ceux, friands des ragots de la gente people. N’étant pas notre cas, il nous semble que le condensé ci-dessus, est largement suffisant. MC