Toi

La plus belle chose que j’ai vue sur terre étais un feu sous une pluie battante, que la pluie loin de réduire exaltait. Le feu riait de toutes tes dents, de tous tes yeux. C’était toi !

Les images en papier sont vraies aussi, mais il leur manque de donner à voir ta bravoure d’insistance, ta manière de tendre ton arc au risque de le briser, des épuisements qui ne seront jamais tes maîtres.

Je dois, dis-tu, éclairer bien plus loin que moi-même – qui m’arrêtera ?

La pluie semblait complice de ta folie. Plus elle te criblait de ses lances, plus tu exultais. Les flammes montaient et descendaient, comme cette couronne du sacre tenue entre ses mains par Napoléon le faible – qu’a-t-on besoin de pourpre, d’invités, d’or, de cuivre, de cathédrales pour faire valoir sa future tête de mort ?

Je regardais, tellement plus simple, ton âme en feu monter, descendre, la vie de couronner, et pour toi seule signer ce contrat par lequel jamais mourir ne t’atteindrait.

Le plus beau fut de voir ce contrat englouti par les flammes et s’élever ce poème dont l’éclat acide montait de tes lèvres, de tes yeux : « Que m’importe de vivre éternellement si je n’ai pu tout donner de mon âme affolée de servir ? »

Cette vision – toutes les visions sont réelles et c’en était vraiment une, un bouquet de flammes dans un nid de pluie blanche – je l’ai gardé près de moi.

On peut retenir près de soi ce qui n’appartient pas au temps, l’emporter là où nous irons un jour, sentant notre âme se diviser et avec notre corps comme avant notre naissance, chaque part regagnant le silence qui lui est propre.

Entre mes doigts futurs, ce feu plus humble que le riche buisson ardent des livres saints, un jaillissement dont chaque étincelle dit ta race, ta force.


Christian Bobin. Recueil « Le murmure ». Éd. Gallimard


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